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Les origines de la philosophie

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PHILOSOPHIE POLITIQUE (I) : APPROCHE GÉNÉRALE

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Philosophie politique.
Approche générale.
Patrick Perrin

I/III APPROCHE GENERALE



La Liberté guidant le peuple.

« La politique la plus coûteuse, la plus ruineuse, c’est d’être petit. »
Charles de Gaulle.


« La politique est la science de la liberté. »
Pierre Joseph Proudhon.


« Un parti d’ordre ou de stabilité et un parti de progrès et de réforme sont,tous deux, des élément nécessaires d’une saine condition de vie politique. »
John Stuart Mill.


1- Issu du grec : politiké, (de polis ou cité), le terme « politique » est l’un de ceux qui génère à l’envi polémiques et passions. Mais, et cela est sans doute le plus dommageable pour nous tous, il trahit également une ignorance qui va, croissante, au fil des décennies. Pour ne prendre qu’un seul exemple, je vais évoquer mes rencontres avec des représentants d’un mouvement récent : « nuits debout. » En effet, et à maintes reprises, j’ai eu l’opportunité de discuter, notamment avec des jeunes, dont l’enthousiasme « citoyen » a profondément ému le militant de gauche (pour ne pas dire d’extrême gauche) que j’ai été durant de nombreuses années. Dans leurs yeux, brillait une colère, luisait une incompréhension face aux menaces d’un avenir pour le moins incertain. Comment, me suis-je demandé, est-il possible de vivre aussi mal dans un aujourd’hui paré de toutes les vertus du progrès ? À ce moment, je me suis souvenu d’une pensée de Spinoza (Traité théologico-politique) : « Priver un homme de tout espoir, c’est en faire un ennemi farouche de toute la communauté. Tel devrait être le souci de notre démocratie. » Mais alors, pensais-je, notre démocratie en serait-elle là ?


2- Pressés de questions, mes interlocuteurs cherchèrent les mots susceptibles de les éclairer eux-mêmes et finirent quasiment tous par désigner un coupable : la politique laquelle, selon eux, ne respectait même plus la démocratie ! Mais, leur demandais-je alors, que signifie exactement, pour vous, le mot démocratie ? À cet instant, certains se regardèrent sans pouvoir dissimuler un profond désarroi. Quelques-uns parmi eux, m’adressèrent un regard désapprobateur qui semblait me reprocher cette question dont la réponse risquait d’invalider une grande part de leur révolte. L’un finit par me fixer et me demanda : - Tu es avec nous ou contre nous ? Crois-tu, répondis-je, que je serais venu jusqu’ici uniquement mu par une hostilité à votre égard ? Voyons ! Je voulais simplement vous dire que, lorsque l’on décide de combattre un ennemi, il vaut mieux le bien connaître et surtout vérifier que c’est le bon ! Quelques rires fusèrent puis quelqu’un me demanda : - Pour toi, c’est quoi la démocratie ? Ah ! Répliquais-je, me voila au pied du mur ! Quelques sourires s’esquissèrent puis nous nous assîmes tous sur le sol. Après avoir laissé passer quelques instants de silence, j’ai évoqué Solon, Clisthène, Périclès, Platon, Protagoras (le sophiste) Aristote, Bodin, Machiavel. Comme personne ne m’interrompait, je poursuivis en sollicitant Rousseau, Montesquieu, Voltaire puis, ré-évoquant les archontes (gouvernants) grecs de l’Antiquité, j’ai conclu en leur disant : - Vous savez, sans les démocrates, il n’y aurait jamais eu de démocratie. Ah ! Répondit quelqu’un, il semble que pour toi nos hommes politiques sont encore des démocrates ? À priori, répondis-je, nos hommes politiques respectent les lois de la république et s’effacent sans mot dire lorsque les scrutins leur sont défavorables. Dans notre pays, les alternances entre la majorité et l’opposition se déroulent conformément aux dispositions prévues par notre constitution et en plein accord avec notre démocratie. Cela n’est pas niable, Non ? Alors, que notre démocratie soit imparfaite, je vous l’accorde volontiers. Que les débats politiques sombrent chaque jour davantage dans la médiocrité devient malheureusement notre quotidien mais vous ne pouvez soutenir que les axes fondamentaux de notre démocratie seraient bafoués ! Le problème essentiel auquel sont confrontés nos hommes politiques provient de la dérive de notre société industrielle . Facteur incontestable de progrès depuis deux siècles, celle-ci s’est mondialisée à un point tel que nos gouvernants, quels qu’ils soient et quoiqu’ils pensent, sont subordonnés à l’inhumanité des calculs économiques. N’en déplaise aux « matheux » qui se trouvent parmi vous, les calculettes n’ont pas d’états d’âme et les algorithmes (élaborés pour servir ce que l’on appelle : l’économie de marché) qui gavent nos ordinateurs n’ont cure du bien commun. Politiquement, la lutte pour la conquête du pouvoir devient ridicule si elle n’est pas encore obsolète. Car, finalement, et dans un monde quasiment cybernétisé par l’économie, que peuvent faire les nouveaux élus sinon poursuivre le peu que faisaient ceux qu’ils ont remplacés ?


3- Un long, très long, silence s’installa. Seuls jaillissaient les éclats de voix émanant d’autres groupes disséminés sur la place. Pour ma part, je me demandais si j’avais eu raison de confronter ces jeunes à des données qui, jusqu’à ce jour, semble-t-il, leur étaient, sinon étrangères, du moins des plus floues. Je dois avouer aussi avoir ressenti une certaine tristesse face au désarroi de ces jeunes qui, pourtant, voulaient refaire le monde mais sans véritablement connaître celui dans lequel ils vivaient. Ceci étant, si l’ignorance n’est pas un crime, surtout lorsque l’on a vingt ans, elle devient un sérieux handicap dès lors que l’on envisage de combattre des gens mieux armés. Car, la politique, dont le cynisme, bien trop souvent avéré par l’histoire, nous montre qu’il vaut mieux ne pas en ignorer les contours. C’est à ce moment que j’ai décidé d’écrire plusieurs textes dédiés à la philosophie politique. Je ne prétends aucunement détenir la pierre philosophale. D’ailleurs, mon autodidaxie suffirait à m’en dissuader. Je propose seulement la réflexion d’un homme qui, animé par je ne sais qu’elle instance plus ou moins inconsciente, s’est toujours efforcé de comprendre le peu qui était à sa portée. Politiquement, et avant même d’être un républicain (mot dont se gargarise actuellement un parti politique qui est loin d’être le mien...), je suis un démocrate. En conséquence, je ne puis donc faire miennes les réticences d’un Platon envers la démocratie pratiquée dans l’Athènes de son époque. Certes ! Celle-ci était perfectible mais eut au moins le mérite d’introduire davantage de justice politique et, par conséquent, sociale dans la cité.


4- Dans mes textes, l’accent sera porté sur la démocratie dans laquelle nous avons la chance de vivre. Je vais essayer de montrer que la démocratie n’est pas un fait mais un processus inscrit dans l’histoire de notre civilisation et cela implique qu’elle ne peut être en aucun cas considérée comme définitivement acquise. Car, et sans doute peut-on le déplorer, seuls les progrès issus des sciences dites « exactes » peuvent être considérés comme irréversibles (bien que...) Il en va tout autrement en ce qui concerne les conditions de vie imparties à l’humanité. De plus, et que nous le voulions, ou non, beaucoup de mots empreints d’une indéniable noblesse (l’altruisme, la fraternité, la solidarité et bien d’autres) ne désignent, le plus souvent, que des idéaux et ne semblent s’imposer parmi nous que contraints et forcés. « L’humaine condition », disait Montaigne, n’est malheureusement pas parée de toutes les vertus. Nous ne sommes que des hommes et, finalement, c’est bien peu !


5- Au moment même ou j’écris ces lignes, je ne puis dire avec certitude combien de textes seront consacrés à ce sujet, par ailleurs, objet de tant de polémiques. Une douzaine, peut-être, je ne sais. Par contre, ils s’enchaîneront logiquement de telle sorte que chacun complètera le précédent. C’est pourquoi, je conseille vivement au lecteur (à la lectrice) de les lire dans l’ordre proposé. De toute évidence, et en dépit de mes efforts, je ne pourrais réduire au silence les ruades de ma subjectivité. Celle-ci s’infiltrera entre les lignes quitte, parfois, à les trahir. Mais, que voulez-vous, on ne redresse pas un bois tordu, disait Sénèque, je crois... Toutefois, le doute devant toujours être porté au crédit de l’accusé, il serait malvenu de me reprocher un manque de sincérité, tant humaine qu’intellectuelle. En effet, j’ai des convictions et dois avouer ne pas avoir envie de les taire. Aussi, et comme je l’ai déjà dis, je suis un démocrate. Éclairé ? Je ne sais trop ! Par contre, je puis assurer qu’il est préférable de vivre dans une démocratie, aussi imparfaite soit-elle, que sous le joug d’une tyrannie...


Nuit debout.6- Comme j’ai notamment pu le constater lors de mes discussions avec les « nuits debout », le mot démocratie n’est pas dénué d’ambiguïtés. La première de ces ambiguïtés, et non la moindre, résulte de l’étroitesse de ses rapports avec la politique, donc, avec le pouvoir. En effet, lorsque le peuple élit ses représentants (démocratie que certains qualifient de semi-directe), il les dote de facto d’un pouvoir décisionnel exercé non pas au nom de leurs électeurs mais à celui de la nation toute entière. Déjà les constituants de 1791 qui se considéraient nommés dans les départements, et non par ces mêmes départements, déclaraient qu’ils n’étaient pas les représentants d’un département, mais de la nation toute entière. (Constitution de 1791, titre III, sect.3) Dès lors, on comprendra aisément que la démocratie ne soit pas l’expression de vouloirs particuliers mais, plus précisément, de la somme des vouloirs exprimés par les citoyens lors de leurs votes.


7- Émanation de la volonté du peuple, la démocratie soulève une épineuse question : sous son égide, quelle est la relation entre la souveraineté et l’État ? En d’autres termes, la souveraineté peut-elle se partager équitablement entre la volonté populaire et celle incarnée par un État dont la puissance est inversement proportionnelle à la somme des libertés dont bénéficient les citoyens ? Rousseau (Du contrat social, II, 2) nous donne un avis des plus clair : « Par la même raison que la souveraineté est inaliénable, elle est indivisible. Car la volonté est générale, ou elle ne l’est pas ; elle est celle du corps du peuple, ou seulement d’une partie. Dans le premier cas cette volonté déclarée est un acte de souveraineté et fait loi. Dans le second, ce n’est qu’une volonté particulière, ou un acte de magistrature ; c’est un décret tout au plus. » Apparu sous la plume du juriste Jean Bodin au XVI siècle, le concept de souveraineté : « La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une république, - Les six livres de la république, livre I, Chap. VIII - », soulève un sérieux problème vis à vis de la démocratie. D’ailleurs, Jean Bodin en a lui-même convenu. « L’État populaire », terme qu’il préfère à celui de démocratie, rend en effet la souveraineté impossible puisque l’une de ses principales prérogatives est de se faire obéir. Or, le peuple ne faisant qu’un corps, il ne peut être tenu à une obligation d’obéissance vis à vis de lui-même. Ce constat implique donc une dissociation entre l’origine de la souveraineté (base du pouvoir qu’elle détient) et son exercice qui se traduit par l’effectivité de ce pouvoir au plan pratique. Paradoxalement (sur ce point, je suis très loin d’avoir convaincu mes interlocuteurs), la souveraineté élective qui émane de la démocratie met quasiment un terme à sa pérennité. En effet, au lendemain du processus électoral qui la caractérise, le peuple a non seulement délégué sa volonté mais également son pouvoir. Dès lors, ses représentants ont les mains libres pour gérer la nation comme ils l’entendent quitte, d’ailleurs, à trahir éhonteusement les engagements politiques pris pour être élus. En outre, si la souveraineté est inaliénable, elle n’est pas pour autant inaltérable. C’est la raison pour laquelle un État doit pouvoir la contrôler. C’est la fonction impartie à la Constitution et le rôle, notamment en France, du Conseil constitutionnel.


8- J’ai essayé d’expliquer cela aux « nuits debout » mais me suis heurté à la véhémence de l’un d’entre eux : « Donc, me dit-il, visiblement agacé, si je te suis bien, tu es pour un État qui va à l’encontre de la volonté populaire ? » Non ! Répliquais-je. Certainement pas ! Je n’ai fais que soulever une question sur laquelle tu devrais te pencher davantage ! En fait, poursuivis-je, je subodore que tu appelles de tes vœux une démocratie directe proche de celle qui fut pratiquée à Athènes notamment au siècle de Périclès. Seulement, je dois te rappeler que ce modèle politique, en dépit de sa modernité pour l’époque, n’était en fait qu’une esquisse des plus imparfaite de ce que nous entendons aujourd’hui par démocratie. En effet, quel pouvait être le pouvoir d’un peuple dont étaient exclus les femmes, les esclaves et tous ceux qui ne bénéficiaient pas de la citoyenneté (citoyenneté, soulignons-le, qui, à l’initiative de Périclès, était uniquement réservée à ceux qui étaient nés de père et de mère grecs.) Plus réducteur encore, il suffisait qu’un quota de 6000 citoyens soit présent à l’agora pour entériner les décisions prises. Toutefois, je t’accorde volontiers qu’une démocratie directe plus représentative d’elle-même pourrait être envisagée. Après tout, les Suisses recourent bien à de fréquentes « votations populaires. » Ceci étant, organiser dans notre pays une consultation populaire pour chaque décision devant être prise, relève de l’utopie. En effet, comment serait-il possible de mobiliser le peuple en permanence afin de le réunir tout entier en un lieu unique pour lui permettre de délibérer ? Pour ce faire, il faudrait remettre en cause le centralisme démocratique, qui caractérise notre pays, en le divisant en un grand nombre de petits états dotés d’une entière autonomie politique. Au risque de caricaturer mon propos, il faudrait que cette place sur laquelle nous sommes actuellement soit une entité politique totalement autonome afin que vos délibérations aient une chance d’accéder à une légitimité juridique. Tu vois, mon ami, les choses ne sont pas aussi simples... Maintenant, autant je puis comprendre qu’un procès soit intenté à nos institutions, autant je ne puis qu’être amené à les défendre. En effet, la constitution de 1958, fondatrice de notre cinquième république (très proche d’une monarchie parlementaire, comme certains l’ont fort bien noté), peut s’enorgueillir d’inclure en son sein des articles soucieux de préserver notre démocratie. Le référendum, par exemple, permet à nos gouvernants de consulter le peuple lorsqu’une orientation politique va à l’encontre de ses aspirations. La motion de censure est un autre outil mis à la disposition du parlement lorsque la politique gouvernementale devient aberrante. Que les députés n’y recourent pratiquement jamais ne peut être imputé à notre démocratie mais seulement à leur lâcheté politique !


9- Non sans quelques regrets, le moment est venu, pour moi, de quitter les jeunes des « nuits debout. » Il est en effet temps que je vous fasse part des options qui vont sous-tendre la conception des textes à venir. Le premier sera consacré à un bref récapitulatif des combats politiques menés durant plusieurs siècles dans l’Athènes de l’Antiquité afin d’instaurer la première démocratie que l’Occident ait connue. Ce processus politique débuta avec Dracon (VII siècle av. J.C.) et Solon (début du VI siècle av. J.C.) pour parvenir à son apogée avec Périclès dont le règne s’acheva en –429. En raison de la complexité du sujet, j’ai décidé, du moins au début, de limiter la problématique démocratique à sa plus simple expression : le pouvoir donné au peuple d’exprimer directement sa volonté (démocratie directe) ou de désigner ses représentants (démocratie représentative.) Bien évidemment, le processus démocratique n’en est pas resté là. Car, né en Grèce (VII siècle av. J.C., rappelons le), il s’est brutalement interrompu durant le siècle d’Aristote (IV av. J.C.) pour renaître de ses cendres à l’âge classique. Depuis, et au fil des siècles, il s’est complexifié pour aboutir à la démocratie dite « libérale » que nous connaissons aujourd’hui.


Note : Lors d’une discussion au sujet du libéralisme, un ami m’a fait remarquer que des données qui, pour moi, semblaient relever de l’évidence, pouvaient poser quelques problèmes à autrui. À titre d’exemple, il évoqua la distinction entre le libéralisme politique et le libéralisme économique que l’on nomme parfois : « reagannien. » En effet, et bien qu’il ne soit pas l’initiateur du libéralisme économique, Ronald Reagan (président des États Unis de janvier 1981 jusqu’en janvier 1989), a réhabilité la loi du marché tout en réduisant le rôle social de l’État. Car, se plaisait-il à dire, l’État « n’est pas la solution au problème, il est le problème. » Pour ma part, je dirais que le véritable problème fut, non pas l’Etat, mais Reagan lui-même ! En effet, si sa politique économique favorisa la puissance de l’Amérique dans le monde, elle accentua les inégalités sociales et, par conséquent, la misère de beaucoup d’Américains. Indéniable source de progrès, le libéralisme politique eut pour mérite de favoriser les libertés individuelles : Liberté de conscience, préservation du droit à la propriété, préservation du principe de tolérance (Montesquieu), séparation des pouvoirs : exécutif, législatif et juridique, etc. De ce point de vue, la démocratie libérale s’inscrit donc dans une réflexion visant à améliorer les modalités du contrat social de Rousseau. Par contre, le libéralisme économique (principal ennemi des peuples, aujourd’hui) préconise (à la suite du père de l’économie politique : Adam Smith – 1723/1790 -), la totale liberté des lois du marché qui reposent sur la terrible loi de l’offre et de la demande dont le cynisme mathématique est devenu sans bornes. Dans un tel contexte, quelle peut être la place de l’homme ? À la sienne, pourrait-on dire, car le libéralisme économique repose sur une caractéristique essentielle de l’humanité : l’échange. Or, et de l’aveu même d’Adam Smith, l’interdépendance économique qui en découle n’est aucunement mue par l’altruisme mais, au contraire, par la logique conjuguée des égoïsmes qui déterminent les actions de la plupart d’entre-nous. Réaliste et pragmatique dans son principe, le libéralisme économique a su montrer son efficacité, notamment en Angleterre durant le XIXème siècle. Durant cette période, il semble que la « main invisible » d’Adam Smith (système régulateur et re-distributeur des richesses) ait peu ou prou correctement fonctionné. Mais, aujourd’hui, elle est de peu de secours face aux injustices sociales qui vont, croissantes, au fil des années. L’essentiel, ici, est de retenir, qu’en fonction du contexte, le terme libéralisme désigne soit une organisation politique que l’on peut qualifier de progressiste, soit une logique économique. D’où l’intérêt, d’ailleurs, de recourir à la formule « libéralisme reagannien » lorsque l’on évoque cette dernière.


10- Objet d’un deuxième texte, la relation entre Platon et les sophistes va soulever un épineux problème : celui qui concerne les rapports de la philosophie avec la politique ou, plus précisément, avec la démocratie. Lorsque Platon l’évoque (pour la critiquer, d’ailleurs), il se heurte à une réalité politique dont il ne partage ni les modalités, ni la finalité. Peut-on, pour autant, le qualifier de « réactionnaire ? » S’il n’avait été qu’un politicien, il serait possible de le penser et il ne serait donc pas surprenant de le retrouver dans le camp d’un conservateur comme le fut Cimon, ostracisé (contraint à l’exil) en – 461 par le démocrate Ephialtès. Seulement, Platon est avant tout un philosophe dont la pensée politique est essentiellement critique ce qui explique, entre autres, que la démocratie n’ait pas été épargnée par cette spéculation éminemment philosophique. Précurseur, sans aucun doute, d’un incontestable conflit entre la philosophie et la démocratie, Platon ne fit que préfigurer la thèse de Montesquieu (L’Esprit des lois) selon laquelle : « Le grand avantage des représentants (démocratiquement élus), c’est qu’ils sont capables de discuter des affaires. Le peuple n’y est point du tout propre (...) Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée. » Si donc, Montesquieu ne va pas jusqu’à promulguer les « philosophes rois » de Platon, les compétences politiques qu’il prête au peuple sont, pour le moins, réduites pour ne pas dire humiliantes. Il plane sur le mot « peuple » une sorte de péjoration qui explique certainement la défiance que Platon n’a pu taire envers les hommes qu’il désigne. Alors, que cette masse d’hommes puisse prétendre au pouvoir politique, et cela en dépit de ses incompétences pré-supposées, ne pouvait que heurter l’élitisme de l’inventeur des « Idées. » Pour Platon, en effet, la sagesse, donc, quelque part, la dignité politique, ne peut être accessible qu’aux philosophes. Car, ils sont « ceux qui peuvent atteindre à la connaissance de l’immuable, tandis que ceux qui ne le peuvent, mais errent dans la multiplicité des objets changeants, ne sont pas philosophes. La République VI, 484b. » Si l’on adhère à cette immuabilité, seule génératrice de connaissances véritables et seulement atteignable par un petit nombre d’individus, le pouvoir du peuple (la démocratie) ne peut être qu’une hérésie politique. Et, conséquemment, doit être combattue. Il ressort de tout ceci qu’il existe, et notamment chez Platon, une sorte d’incompatibilité entre les principes posés par la démocratie (dont l’un des plus primordial est la liberté) et les impératifs propres à la philosophie.


11- Toutefois, et c’est sans doute une chance pour la philosophie politique, le dogmatisme platonicien se heurta à un courant de pensée opposé et, surtout, représenté par de grands penseurs : les sophistes, dont Protagoras et Gorgias furent sans doute les plus brillants. Je vais essayer de montrer dans les sections qui leur seront consacrées, que le pragmatisme de Protagoras, notamment, et son agnosticisme ne pouvaient s’accorder avec la métaphysique platonicienne et, par conséquent, accréditer sa théorie des Idées. C’est pourquoi, et à l’opposite de Platon, Protagoras a apporté son soutient à la démocratie car celle-ci est fondée, non pas sur des hommes assujettis à une instance présupposée divine, mais sur ce qu’ils sont avec leurs forces et leurs faiblesses. Ceci étant, et là n’est pas le moindre de ses mérites, Protagoras, en niant tout recours à l’absolu, a jeté les bases d’un humanisme radical accompagné, il est vrai, de l’immense solitude qui baigne les hommes ainsi coupés du divin. Les sophistes furent, avant tout, des éducateurs qui s’adressèrent en priorité, il est vrai, aux jeunes aristocrates de leur temps. Cela n’est guère surprenant dans la mesure ou la démocratie de l’époque choisissait, le plus souvent, ses chefs parmi cette classe sociale. D’évidence, la symbiose entre politique et éthique, base de la politique platonicienne, n’existe absolument plus chez les sophistes que l’on peut considérer comme les inventeurs du débat politique moderne. Pour eux, en effet (et comme pour nous, aujourd’hui), la finalité politique est la conquête du pouvoir et, pour ce faire, il faut détenir l’art de le conquérir et, comme le dira plus tard Machiavel, de le conserver. Pour les sophistes, le pouvoir est le pouvoir ; peu importe qu’il soit juste, ou non, bon ou mauvais. Ceci étant, Aristote n’a pas eu forcément raison de leur reprocher d’être peu scrupuleux sur les moyens à mettre en œuvre pour faire triompher une cause. Protagoras, par exemple, n’était pas insensible à la vertu et tentait de rendre meilleurs les élèves qui se confiaient à lui. Alors, et pour aussi décriés qu’ils soient, les sophistes ne furent pas les cyniques vilipendés par Platon. Ils ne furent que les précurseurs de la politique telle que nous la vivons (subissons, pensent certains), aujourd’hui...


12- Bien que je sois loin d’être platonicien (je me sens beaucoup plus proche des sophistes), j’ai considéré utile de m’attarder sur la pensée de ce grand philosophe. En effet, que l’on adhère, ou non, à ses conceptions philosophiques, on ne peut nier l’universalité de la réflexion d’un homme qui, à la suite de son maître Socrate, s’est interrogé, sans cesse, sur les modalités de ce que l’on nomme : la condition humaine. Bien qu’ayant vécu dans un lointain passé, Platon ne cesse de nous accompagner, voire, et c’est le propre des grands esprits, de nous devancer. Contrairement aux sciences dont les découvertes nouvelles relèguent le plus souvent celles qui les ont précédées dans les arcanes d’une histoire dès lors révolue, la philosophie ne peut être invalidée dans la mesure ou les questions qu’elle soulève sont universelles et, donc, à l’abri du temps. C’est pourquoi je fais mienne la remarque du logicien anglais Alfred North Whitehead (1861/1947) selon laquelle toute la philosophie occidentale : « N’est qu’une série de notes en bas de page de l’œuvre de Platon. » Aussi, et en dépit de l’immense respect qu’il m’inspire, je ne puis suivre Nietzsche pour lequel : « Tous les systèmes philosophiques sont dépassés ; les Grecs rayonnent d’un éclat plus grand que jamais, surtout les Grecs d’avant Socrate. La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, XIII, § 1. » En effet, et s’il est incontestable que les fragments des présocratiques illuminent, aujourd’hui encore, notre pensée, celle-ci ne serait pas tout à fait ce qu’elle est sans Socrate et Platon. De plus, et sans eux, la philosophie, elle-même, ne serait peut-être pas ce qu’elle non plus : un immense élan vers ce que nous sommes et cela, en dépit de la précarité inhérente à la vie que nous traversons avec plus ou moins de bonheur. Je ne sais pas si Socrate eut raison de penser que : « philosopher est apprendre à mourir. » Pour ce faire, la philosophie n’est pas indispensable... Mais, par contre, elle peut aider, ceux qui acceptent sa compagnie, à vivre plus sereinement et, puisqu’il faut bien mourir, autant quitter ce bas monde en étant un peu moins idiot... Et, qui sait, un petit peu plus heureux. Du moins, peut-on l’espérer...


13- Les textes qui suivront respecteront l’ordre chronologique. C’est pourquoi, et à la suite de Platon, j’évoquerais Aristote puis, au terme d’une brève incursion dans la Renaissance avec Bodin et Machiavel, je solliciterais l’avis des philosophes des « lumières » (le XVIIIème siècle) auxquels nous devons les conceptions modernes de la philosophie politique. Nous pourrons alors écouter Rousseau, Montesquieu, Voltaire nous parler des grandes valeurs de la République et donc, de la démocratie. Peut-être aussi, mais à ce jour, je n’ai pas encore décidé, nous frapperons à la porte de Kant, de Spinoza ou à celle de Hobbes. Mon ambition est de tenter d’apporter quelques éléments de réflexion concernant notamment les questions restées sans réponses que j’ai eu l’opportunité de poser à certains jeunes des « nuits debout. » Bien évidemment, je n’ignore pas les difficultés soulevées par les sujets que j’envisage d’évoquer. En effet, des termes aussi usuels, pour nous, que « démocratie », « République », « souveraineté », « état » et bien d’autres sont loin d’aller de soi dès lors que l’on essaie de comprendre ce qu’ils signifient véritablement. Comme tout ce qui est soumis au temps, donc au fleuve d’Héraclite, les mots évoluent et se perdent parfois dans leur propre sens. Pour finir, philosopher ne consiste pas à chercher des réponses mais à comprendre pourquoi il est si difficile, voire, souvent, impossible de les dénicher. Car, s’il existe bien des secrets enfouis dans la nature ; les plus hermétiques parmi eux sont sans doute ceux qui émanent de nous-mêmes : Qui suis-je ? Où vais-je ? Pourquoi et comment ?


14- Je dois, maintenant, aborder un sujet qui me vaut moult critiques (émanant, assez souvent d’amis très chers, d’ailleurs) : la relation entre politique et morale (je ne peux évoquer, ici, sa relation des plus ambiguë avec l’éthique.) Aussi, et par souci de conciliation (il m’arrive d’avoir des faiblesses...), je vais évoquer une réflexion de Malraux : « On ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans. » Pour aussi paradoxale qu’elle apparaisse, cette pensée a pour mérite de confronter une réalité et une idéalité qui, malheureusement pour beaucoup, reste le plus souvent ce qu’elle est c’est à dire : un vœu pieux. Il m’est reproché, entre autres, et je puis aisément le comprendre, de considérer avec Kant, que « La fin du bon gouvernement n’est pas de rendre le peuple heureux, mais simplement de faire en sorte qu’il existe comme communauté et que, précise-t-il, lorsque l’État veut dicter la façon dont les hommes doivent être heureux : « C’est le plus grand despotisme. » Le rôle de la politique, donc, de l’État et du gouvernement qu’il génère, ne consiste pas à imposer au peuple des comportements visant à le rendre heureux (contrairement à ce que pensait Aristote.) Il est seulement là pour définir les règles (les lois) susceptibles de faciliter la vie en communauté indépendamment des égoïsmes de chacun : « Il s’agit, nous dit André Comte-Sponville (Présentations de la philosophie, p. 34), d’être égoïstes ensemble, puisque tel est notre lot, et le plus efficacement possible. » Et, de fait, même la notion de « bien commun » ne s’adresse, ni à vous, ni à moi en particulier, mais à l’ensemble de notre communauté.


15- Que les hommes politiques soient animés, guidés, par des vertus morales, ne saurait être en aucun cas nuisible pour le peuple. De cela, j‘en conviens aisément. Toutefois, pour que l’on puisse convertir ce souhait en une prescription, ou en une exigence, encore faudrait-il pouvoir définir précisément ce qu’est le fondement de la morale ce qui reviendrait à se demander ce qu’elle est. Car, ce faisant, il serait alors possible de définir sa valeur et, quelque part, sa nécessité. Remarquons, en outre, que, dans ce contexte, sa transition entre l’être vers le devoir-être s’imposerait et que, par conséquent, nous passerions du descriptif au prescriptif pour ne pas dire : au commandement. Or, si depuis Kant, la morale relève d’un impératif catégorique, elle n’est pas pourtant inscrite dans la loi. Il en découle qu’un homme politique peut être à la fois, respectueux des lois (il y est tenu, d’ailleurs) et irrespectueux de la morale et que, dans ce cas de figure, il ne peut être en aucun cas poursuivis pour amoralité. La morale ne concerne pas l’organisation de la Cité et encore moins ses lois ; elle ne se préoccupe que de la distinction entre l’idée que l’on se fait du bien ou du mal. Alors, vouloir réduire la politique à la morale est la plus grande erreur que l’on puisse commettre et s’exposer, de plus, à des jugements erronés et injustes envers nos hommes politiques. La politique n’a rien à faire de la vertu donc, n’a rien à faire de la morale car si cette dernière était souveraine, la politique n’aurait plus aucune raison d’être. Car, comme le dit très clairement Comte-Sponville : « Si la morale régnait, on n’aurait pas besoin de police, de lois, de tribunaux, d’armée ; on n’aurait pas besoin d’État ni donc de politique ! Compter sur la morale pour vaincre la misère ou l’exclusion, c’est évidemment se raconter des histoires. Compter sur l’humanitaire pour tenir lieu de politique étrangère, sur la charité pour tenir lieu de politique sociale, et même sur l’antiracisme pour tenir lieu de politique de l’immigration, c’est évidemment se raconter des histoires. Non, certes, que l’humanitaire, la charité ou l’antiracisme ne soient moralement nécessaires ; mais en ceci qu’ils ne sauraient politiquement suffire (s’ils suffisaient, on n’aurait plus besoin de politique) ni résoudre à eux seuls quelque problème que ce soit. Présentations de la philosophie, p. 33. » Je ne vois pas très bien ce que l’on pourrait reprocher à l’exposé de Comte-Sponville car, l’histoire plaide en sa faveur.


16- Maintenant, si la morale n’a jamais rien résolu en ce qui concerne la politique, une question se pose : à quoi sert-elle ? Ici, je dois avouer être embarrassé. En effet, je suis partagé entre ma défiance (pour ne pas dire plus) envers les préceptes moraux et l’obligation d’admettre qu’elle essaie de rendre meilleurs ceux qui sont sensibles à ses valeurs. C’est bien pourquoi, et si l’on excepte les règles morales prescrites par un législateur humain ou divin (le décalogue des chrétiens, par exemple bien que ce dernier serve davantage de base juridique que de base morale), son principe essentiel réside dans la conscience morale de l’homme. Ne concernant que le « soi à soi », elle ne relève que de la pure subjectivité ou, en d’autres termes, elle n’est que ce que l’homme est. Pour un esprit comme le mien, cela veut dire, et contrairement à l’impératif catégorique de Kant, qu’elle n’a pas pour vocation d’atteindre l’universel. Par ailleurs, elle ne peut être l’objet d’aucune sanction car, dans le cas contraire, elle perdrait toute sa valeur. Finalement, il ne peut y avoir de morale sans consentement et cela, indépendamment de toute sanction juridique. Une fois encore, il en découle, conformément à ce que Machiavel avait pressenti, que la politique ne peut en aucun cas être dictée par la morale et que, par conséquent, on ne peut reprocher à certains hommes politiques d’en être dépourvus. Certains hommes sont faits pour le bien. D’autres, pour le mal. D’autres, encore, ne savent pas trop. Le rôle de la politique consiste à sanctionner les seconds afin de préserver l’harmonie de la Cité ou de l’État en les obligeant, notamment, à respecter les lois en cours. Alors, si les hommes politiques qui nous gouvernent ne nous conviennent pas, il faut les combattre. Oui, mais politiquement et non pas moralement.


17- Bras séculier de la politique, la loi s’inscrit dans la relation entre l’état de nature et l’état de culture (le Cru et le cuit de Claude Lévi-Strauss.) Pure convention, elle s’épuiserait en vain à vouloir rendre bons et justes les citoyens. Amorale, par définition, elle n’agit que par contrainte et tente à sa manière de faire en sorte que l’homme soit véritablement « l’animal politique » d’Aristote c’est à dire, un homme suffisamment docile (ou éclairé, qui sait ?) pour espérer vivre parmi les siens. C’est bien pourquoi, la politique ne peut exaucer le vœu de Platon selon lequel elle pourrait marcher de concert avec la morale. Comme l’enseignait Protagoras, ou le pensait Machiavel, la politique n’est qu’une affaire de technique et ne s’aventure que trop rarement, il est vrai, vers ce que l’on nomme la grandeur. Ceci étant, et malgré les critiques auxquelles elle s’expose, admettons tout de même qu’il lui arrive parfois de gérer notre vie au mieux. Art de la parole, elle tente aussi, et bien souvent désespérément, de prévenir ou d’éteindre les guerres (que l’on se souvienne, par exemple, des « accords de Munich. » Signés, le 29 septembre 1938, entre Chamberlain, Daladier, Hitler et Mussolini, ces accords étaient censés préserver la paix en Europe, alors qu’ils ne firent que préfigurer la deuxième tragédie humaine qui endeuilla cette même Europe durant un XXème siècle ensanglanté par la folie des hommes.)


18- Bref, et je vais terminer la dessus. Il est de bon ton, notamment aujourd’hui, de vilipender à tout va nos hommes politiques. Certes ! Beaucoup le mérite ! Cependant, qui les a portés au pouvoir, sinon nous-mêmes ? « Les peuples ont les gouvernants qu’ils méritent », disait Hegel. Beaucoup trop d’entre-nous oublient cette réalité...


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