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LA CONSTRUCTION EUROPEENNE
QUELQUES BASES PHILOSOPHIQUES ET POLITIQUES


HISTOIRE

LA CONSTRUCTION EUROPEENNE

QUELQUES BASES PHILOSOPHIQUES ET POLITIQUES


Présentation


Dans ce troisième article, consacré à l’histoire de l’Europe, j’avais prévu de proposer une analyse des traités européens depuis le premier ; celui de Paris (1951) jusqu’au dernier en date : celui de Lisbonne (2007.) Mais, avant la mise en oeuvre de ce projet (qui sera l’objet d’un quatrième article), j’ai pensé qu’il serait utile de préalablement se pencher sur quelques-uns des antécédents philosophico-politiques qui sont à la base de ce que l’on appelle : la construction européenne. Outre qu’elle soit loin d’être récente, cette ambition politique, qui a notamment animé la pensée de Victor Hugo ou celle d’Aristide Briand, ne doit rien au hasard. Au contraire, elle s’inscrit dans un long processus amorçé dès la mise en place de l’Empire de Charlemagne, première tentative d’union politique (et religieuse) de l’Europe. Depuis, notre vieux continent a subi des crises dont la plus terrible fut vécue lors de la Deuxième Guerre mondiale. Au terme de cette tragédie, il devint nécessaire de réfléchir aux conditions devant être réunies afin que cette guerre soit véritablement ”la der des ders”. Seulement, et pour ce faire, il fallait avant tout réfléchir sur les valeurs humaines requises pour la réalisation concrète d’un tel projet. En tout premier lieu, il fallait définir un cadre juridique susceptible de garantir les droits humains et de réguler les relations inter-étatiques, qu’elles soient d’ordre politiques ou économiques. Dans une Europe apaisée, celles-ci ne devaient plus reposer sur des rapports de force, naguère si destructeurs mais, au contraire, favoriser la coopération et la solidarité entre les Etats et, conséquemment, entre les peuples. L’Europe y est-elle parvenue ? En partie : oui ! Toutefois, la totalité du chemin n’est pas encore parcourue. Aussi, les responsables politiques sont-ils tenus de tout mettre en oeuvre afin de poursuivre la construction d’une Europe véritablement humaine et uniquement préoccupée par le bien commun...


Quelques rappels historiques


« Quand tu hésites sur le chemin à emprunter, regarde d’où tu viens. »


1 – Ce proverbe sénégalais nous renvoie aux trois moments du temps : celui que nous avons perçu naguère, celui que nous vivons aujourd’hui et celui que nous imaginons pour demain. Ce temps, au sujet duquel St Augustin nous a proposé une profonde réflexion (Les Confessions : p. 263 et suiv.) ne se contente pas d’accompagner notre vie ; il la précède et nous asservit avant d’en fixer la limite. Comme tout être vivant, les structures sociaux-politiques s’inscrivent donc dans ce processus irréversible : le passé, le présent et l’avenir. Aussi, pour bien comprendre le présent et anticiper l’avenir, il faut, préalablement, connaître et, par conséquent, réfléchir sur le passé. En effet, si le présent érige les murs de l’édifice qui abrite notre vie, ils ne pourraient s’élever sans les fondations les soutenant : le passé. Nous ne sommes que la conséquence de ceux qui nous ont précédés comme ceux qui nous succéderons seront inévitablement la conséquence de ce que nous sommes aujourd’hui : Nous sommes ce que nous serons, a écrit Oscar Wilde, et pas moins que ce que nous avons été. » Comprendre ce processus rejoint la vocation de l’histoire sans laquelle nous ne serions que des filles ou des fils sans parents.


2 – Comprendre l’Europe d’aujourd’hui, sa construction, et imaginer ce qu’elle pourrait être demain implique donc de connaître ce qu’elle a été (d’où, d’ailleurs, mes deux précédents articles.) Ce faisant, nous pourrons comprendre pourquoi la construction européenne est devenue, au fil du temps, une nécessité. Et, surtout, nous pourrons tenter de nous préserver des malheurs du passé car, comme le déclara Churchill : « Un peuple qui oublie son histoire est condamné à la revivre. » N’en déplaise aux prosélytes europhobes de l’Union Populaire Républicaine (UPR), la construction de l’Europe implique nécessairement l’unification de ses peuples.


Note : Fondée en 2007 par François Asselineau, l’Union Populaire Républicaine (UPR) est un parti souverainiste et, surtout, europhobe qui milite essentiellement en faveur d’un retrait de la France de l’euro, de l’Union européenne et de l’OTAN.


Cette unification des peuples européens est d’autant plus nécessaire qu’elle seule est en mesure de s’opposer aux guerres lesquelles, pensa Victor Hugo, sont la principale occasion offerte aux hommes de souffrir et de mourir. Il faut donc agir contre elles et notamment contre celles qui ont ensanglanté les peuples européens.  Unifier l’Europe, c’est la pacifier, donc commencer à guérir l’humanité de l’un de ses pires fléaux. N’oubliez jamais ceci, surtout vous, jeunes lectrices et jeunes lecteurs : Faire l’Europe, c’est faire la paix » (Jean Monet.) ou, encore : « Le nationalisme, c’est la guerre, et l’Europe, c’est la paix » (François Mitterrand.) De fait, et indépendamment des tensions dues à la confrontation des blocs de l’Est et de l’Ouest qui menacèrent la paix en Europe et abstraction faite des guerres de l’ex Yougoslavie, notre continent vit en paix depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Cette longue trêve entre les nations européennes ne doit pas nous faire oublier que la paix est fragile et qu’elle doit donc bénéficier de l’attention de tous ceux qui y sont attachés. Aussi, et même si les souverainetés nationales doivent accepter d’être réduites, la construction européenne est la garante d’un futur durablement apaisé. Alors, oui ! Monsieur Mitterrand, si elle est unie, l’Europe c’est la paix !


3 – Depuis le rapt de la nymphe Europe par Zeus, déguisé en taureau blanc, jusqu’aux élections européennes de 2009, le terme Europe a désigné tour à tour une notion légendaire, géographique, politique, idéologique et même religieuse. Il faudra cependant attendre le 18 avril 1951 pour que le Benelux, la France et la République Fédérale allemande (sans le Royaume-Uni, notons le...), signent le Traité de Paris qui fut incontestablement le premier acte juridique fondateur de la construction européenne. Loin d’avoir été créé ex nihilo, ce traité est survenu au terme d’un très long processus amorcé en 476 après J.C. au lendemain de la disparition de l’Empire romain d’Occident (Rappelons que c’est en 476 que le ”barbare” Odoacre déposa le dernier Empereur de l’Empire romain d’Occident : Romulus.) Si la structure politique de cet Empire a disparu, il n’en a pas été de même en ce qui concerne le christianisme, élevé au rang de religion d’Etat à la suite du décret de l’empereur Théodose promulgué en 392. (Notons qu’en 313 l’édit de Milan, signé par l’empereur Constantin, avait accordé aux chrétiens une certaine liberté religieuse.) Dès lors, et jusqu’à l’affichage des 95 thèses de Luther le 31 octobre 1517, la frontière entre le christianisme (version catholique) et la politique menée par les souverains d’Europe a quasiment cessé d’exister. Ce qui, d’ailleurs, n’a pas empêché de nombreux conflits entre ces deux instances.


Note : En affichant ses 95 thèses sur la porte de son église à Wittenberg, Martin Luther n’avait sans doute pas imaginé que, ce faisant, il allait briser l’unité de l’Eglise catholique et jeter les bases du protestantisme. La première conséquence politique de cette division fut la signature de la Paix d’Augsbourg, concédée par l’empereur Charles Quint. le 25 septembre 1555 (ou, selon certaines sources, le 3 octobre de la même année.) Cette Paix instaura la répartition religieuse entre catholiques et protestants en Allemagne. Seulement les tensions religieuses entre ces deux églises vont provoquer, entre 1618 et 1648, la terrible guerre de Trente Ans qui s’est achevée (en 1648) par les traités de Westphalie. Ces traités consacrèrent la division religieuse de l’Allemagne. Dès lors, les princes purent imposer leur confession à leurs sujets selon le principe : « cujus regio, ejus religio » (tel souverain, telle religion).


4 – Initié par le décret de l’empereur Théodose (promulgué en 392, rappelons le) le syncrétisme entre chrétienté et politique va notamment se concrétiser par le couronnement du Carolingien Charles 1er (Charlemagne) consenti par le pape Léon III, le 4 décembre 800. Loin d’être anodine, cette pragmatique collaboration entre le pape et le souverain ne va pas être sans conséquences sur la naissance de la notion même d’Europe sous la bannière de la chrétienté. (Ce que je viens d’écrire est discutable car si le mot ”Europe” existe bien dans le haut Moyen Age, il est de fait bien rarement évoqué, en tout cas beaucoup moins que le terme « Occident » qui désigne géographiquement la partie Ouest du continent européen). Toutefois, et jusqu’à la fin du Moyen Age (fixée en 1492 par la quasi-totalité des historiens) le mot usuel qui qualifie l’Europe (entendue géographiquement) est : chrétienté. Structurellement, l’Europe repose donc sur deux piliers. Le premier résulte de l’héritage philosophico-politique légué par les Grecs puis, par les Romains et le second par la chrétienté qui triompha dès le quatrième siècle. Dès lors, et comme je l’ai précédemment évoqué dans mon premier article, a perduré jusqu’à la Révolution de 1789 une redoutable rivalité entre le catholicisme (fer de lance de la chrétienté) et le pouvoir politique énergiquement revendiqué par les monarques européens.


5 – A sa manière, Charlemagne tenta d’unifier l’Europe mais en recourant à de nombreuses guerres notamment contre les Saxons qu’il tenta de convertir de force au christianisme. Peut-être outrancièrement, on peut aller jusqu’à qualifier ces guerres : Guerres de religion ! Si le catholicisme n’est pas sorti grandi de cette politique pour le moins impitoyable (mais, comme la plupart des religions, le christianisme n’a guère brillé par sa tolérance... Que l’on songe, par exemple, au sort que les chrétiens réservèrent à la grande philosophe et mathématicienne Hypathie à Alexandrie en 415.) l’empire de Charlemagne ne survivra pas à la mort de son fils Louis le Pieux en 840. Et c’est en 843 que le traité de Verdun parachèvera sa dislocation.


Note : Rappelons qu’à la suite du traité de Verdun, l’empire de Charlemagne, dont avait hérité son fils, Louis le Pieux, fut divisé en trois parties : la partie occidentale (Approximativement, la France d’aujourd’hui) revint à Charles II le chauve, la partie médiane à Lothaire 1er et la partie orientale (ou Germanie qui va devenir le noyau du futur Saint-Empire romain germanique) à Louis II de Germanie.


6 – La division de l’Europe entre les trois fils de Louis le Pieux ne mit pas un terme à la rivalité entre les papes (dépositaires du pouvoir spirituel) et les monarques européens (détenteurs du pouvoir temporel.) Ayant déjà traité ce sujet lors de la rédaction de mon premier article consacré à l’Europe, je ne reviendrais que sur un évènement emblématique de cette rivalité : la querelle des investitures survenue entre 1075 et 1122. Querelle qui, dans un premier temps, opposa le pape Grégoire VII à l’empereur du Saint Empire : Henri IV (ne pas confondre avec le Bourbon Henri IV, roi de France entre 1589 et 1610.) Cet affrontement naquit à propos de l’investiture accordée aux évêques par les autorités laïques. A cette occasion, deux camps vont s’affronter : celui du sacerdotium (partisans d’une souveraineté papale supérieure à celle des empereurs ou autres princes) et celui du regnum (partisans de la souveraineté impériale dans le domaine temporel). Poursuivi par le fils d’Henri IV, Henri V, et par le pape Calixte II, cette querelle prit fin lors de la signature du concordat de Worms en 1122. Véritable compromis d’ordre politique, ce concordat stipula que, désormais, les évêques du Saint Empire ne seront plus désignés par l’empereur seul mais recevront une double investiture, spirituelle et laïque. Si pour nous, contemporains du XXIème siècle, cette querelle peut paraître bien lointaine, elle n’en revêt pas moins une grande importance car elle est à la base de notre laïcité ou, si l’on préfère, d’un système politique dans lequel les convictions religieuses sont distinctes des affaires de l’Etat. En bref, la liberté de croyance est préservée mais à la condition sine qua non que les églises ne se mêlent pas de politique : « L’Eglise chez elle et l’Etat chez lui », déclara Victor Hugo.  Vaste débat qui nous concerne tous, encore aujourd’hui...


7 – En fait, la querelle des investitures s’est résumée à un combat entre l’église et les souverains européens afin d’obtenir le leadership politique en Europe dans le souvenir encore prégnant de l’unité impériale romaine. Pour comprendre cette problématique, il faut se souvenir que la disparition de l’empire romain d’Occident (en 476, rappelons le) a laissé un grand vide que l’on peut qualifier de géopolitique en Europe. La question qui s’est alors posée est celle-ci : qui va remplir ce vide ? Le pape ou un monarque ? En d’autres termes, qui va pouvoir répondre à cette sorte de nostalgie d’un passé désormais révolu ? Bien trop prématurée pour une époque dominée par l’ego et les intérêts divergents des monarques (que l’on pense à Louis XIV , par exemple ou, précédemment, à la rivalité entre Charles Quint et François Ier), l’unification de l’Europe sous une couronne unique était impensable. De son coté, la chrétienté est sortie affaiblie à la suite des 95 thèses de Luther qui rendirent à néant son unité dont, en son temps, bénéficia Charlemagne. Bien évidemment les papes et, plus largement, les autorités ecclésiastiques n’ont pas renoncé à leurs privilèges mais le vent de l’histoire commençait à tourner.


8 – Comme nous venons de le constater, l’émergence de la Réforme protestante dans la première moitié du XVIe siècle a provoqué l’éclatement de la chrétienté. Toutefois, cette division majeure survenue au sein de l’église chrétienne n’a pas eu les mêmes effets sur le plan géographique. En effet, si le Sud de l’Europe est resté à peu près fidèle au catholicisme, les autorités politiques du Nord ont imposé la nouvelle confession.


Note : Il est intéressant de noter, qu’aujourd’hui, la distinction religieuse entre le Nord et le Sud, que nous venons d’évoquer, s’est déplacée sur le plan économique. Plus pragmatiques, les Etats du Nord (Allemagne incluse) sont plus performants dans ce domaine si on les compare à ceux du Sud (comme en témoigne la crise économique grecque, survenue en 2009.) Cette disparité (à l’intérieur de la zone Euro, ne l’oublions pas) pose un certain nombre de problèmes qui freinent la construction européenne.


Entre ceux du Nord (majoritairement protestants) et ceux du Sud (restés fidèles au catholicisme) les Etats multiconfessionnels (la France, notamment) ont été le théâtre d’affrontements religieux parfois sanglants (survenu le 24 août 1572, le Massacre de la Saint-Barthélemy fut l’un des jours les plus noirs des guerres de religion entre catholiques et protestants.) Confrontés à de dangereux périls, ces Etats se renforcèrent et finirent (du moins, certains d’entre eux) par imposer l’idée d’une séparation entre les sphères politique et religieuse. (C’est à la suite de ce processus, que fut votée en France, le 9 décembre 1905, la ”loi Combes”, base de laïcité ”à la française”, afin de répartir les rôles respectifs de l’église, dominée par les catholiques, et de l’Etat soumis à la constitution de la troisième République.)


Réflexions autour de la laïcité.


9 – Contrairement à ce que suggère son nom, la loi Combes de 1905 n’est pas uniquement l’œuvre de cet homme politique. Cette loi fut largement inspirée du rapport de la commission parlementaire défendu par Ferdinand Buisson. Président de l’Association nationale des libres-penseurs et de la ligue de l’enseignement, cet ancien collaborateur de Jules Ferry se distingua par son très fort attachement à la laïcité. Toutefois, c’est grâce à son esprit de conciliation et à sa grande habileté politique que le socialiste Aristide Briand est considéré comme le grand architecte de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, promulguée le 9 décembre 1905. Auparavant, nous sommes le 11 juin 1903, il fut élu rapporteur de la commission parlementaire créée pour préparer un projet de loi concernant cette séparation. Et c’est le 3 juillet 1905, qu’il obtint, par 341 voix contre 233, un vote essentiel de l’Assemblée nationale qui, ce faisant, a mit un terme au cordon ombilical qu liait depuis des siècles l’Etat à l’Eglise catholique. Le défi auquel fit face Aristide Briand était immense tant le conflit entre les républicains et le monde catholique était exacerbé.


10 – Aujourd’hui encore, beaucoup de pays s’interrogent sur l’utilité, et donc sa raison d’être, du concept de laïcité auquel s’est référé la France. (C’est notamment le cas des USA et du Royaume-Uni.) La question qui se pose maintenant est celle-ci : pourquoi Ferdinand Buisson et Aristide Briand proposèrent-ils l’adoption de cette loi par les députés de la Troisième république ? Factuellement, il fallait neutraliser l’Eglise catholique qui, en raison de sa puissance, due à son enracinement historique, empiétait outrancièrement sur les prérogatives du pouvoir politique. Seulement, une nouvelle question se pose : pourquoi cette Eglise bénéficiait-elle de cette puissance ? Pour essayer de répondre à cette question, il faut revenir à la fin du Vème siècle après J.C. C’est en effet en 498 que le roi Franc, Clovis, s’est fait baptiser catholique par l’évêque Rémi. A la suite de cette conversion, les papes catholiques s’en remirent à Clovis et à ses successeurs pour défendre leur Eglise vis-à-vis des peuples et royaumes qui entouraient la Gaule. Et c’est au VIème siècle que le pape Grégoire le Grand consacra la primauté de la couronne des Francs sur tous les autres royaumes existant à cette époque. Deux siècles plus tard, Pépin le Bref poursuivit cet objectif en dotant la papauté d’un véritable Etat. Dès lors, et comme le rappela le pape Jean-Paul II en 1980 lors de son voyage en France : « D’abord, la Gaule puis la France. La fille aînée de l’Eglise. Je voudrais répéter ces paroles qui constituent votre titre de fierté : la fille aînée de l’Eglise.  »


11 – Ces quelques aperçus montrent que, dès le Vème siècle, le catholicisme et les représentants du pouvoir politique ont tissé des liens très étroits et cela, à un point tel, que le pouvoir politique est devenu le garant et le protecteur de cette Eglise. Il en résulta une ambiguïté entre religion et politique qui fut, notamment, combattue par Voltaire : « Ecrasez l’infâme ! » déclara-t-il à propos de l’Eglise catholique. La question qui se posa donc pour le bloc anticlérical était celle-ci : le moment n’était-il pas venu de mettre un terme à cet amalgame devenu contre-nature depuis la Révolution française ? Dans son Contrat social (p. 221), J.J. Rousseau avait très clairement dénoncé l’ingérence de l’église dans les affaires de l’Etat : « Mais quiconque ose dire : hors de l’Eglise, point de salut, doit être chassé de l’Etat, à moins que l’Etat ne soit l’Eglise, et que le prince ne soit le pontife. Un tel dogme n’est bon que dans un gouvernement théocratique ; dans tout autre il est pernicieux ».


12 – Je ne saurais clore ces réflexions autour de la laïcité, sans évoquer le combat mené contre la ”loi Falloux” par un grand humaniste du XIXème siècle,  Victor Hugo, Votée le 15 mars 1850, et au terme de vifs débats, cette loi soumettait les établissements publics et les instituteurs au contrôle des autorités administratives et ”morales” ou, en d’autres termes, aux autorités religieuses. Cette disposition législative revenait à inscrire l’enseignement, notamment public, sous la tutelle du catholicisme. De fait, la croisade menée par le ministre de l’instruction publique, le comte Alfred de Falloux, visait à renforcer le pouvoir de l’Eglise catholique sur l’éducation. Dans cette perspective, son projet de loi prévoyait que les évêques et les curés pourraient contrôler les écoles primaires. Dans le même ordre d’idées, et face aux lycées napoléoniens, il voulait ouvrir largement le secondaire aux établissements catholiques. C‘est donc contre cet embrigadement forcé de la jeunesse que s’éleva la voix de Victor Hugo. Toutefois, et contrairement à ce que l’on pourrait penser lors la lecture des extraits de discours qui vont suivre, Victor Hugo, et bien qu’il n’ait pas été baptisé, n’était pas athée. En témoigne, d’ailleurs, cette déclaration insérée à la fin de son testament rédigé trois jours avant sa mort en 1885 : « Je crois en Dieu. » Donc, Victor Hugo n’était pas Nietzsche car, pour lui, « Dieu n’était pas mort ! » Conséquemment, son adversaire n’était pas Dieu, ni, d’ailleurs, la religion, mais ceux qui voulaient en faire un instrument de domination politique incarné, notamment, par le parti clérical. Parti clérical dénoncé, un quart de siècle plus tard, par le républicain Gambetta : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » C’est à cet ennemi que, monté à la tribune le 15 janvier 1850, Victor Hugo va adresser un réquisitoire des plus cinglants ; « Vous êtes, lança-t-il aux députés du parti clérical, vous êtes les parasites de l’Eglise, vous êtes la maladie de l’Eglise. Vous êtes, non les croyants, mais les sectaires d’une religion que vous ne comprenez pas. Ne mêlez pas l’Eglise à vos affaires, à vos combinaisons, à vos stratégies, à vos doctrines, à vos ambitions. ”Le parti clérical ?” C’est un vieux parti qui a des états de services. C’est lui qui monte la garde à la porte de l’orthodoxie. C’est lui qui fait défense à la science et au génie d’aller au-delà du missel et qui veut cloîtrer la pensée dans le dogme. Tous les pas qu’a faits l’intelligence de l’Europe, elle les a faits sans lui. » Victor Hugo n’a pas employé les mots qui vont suivre mais ils s’imposent d’eux-mêmes : Le parti clérical incarnait l’obscurité contre les ”lumières”. D’ailleurs, écoutons-le : « Voilà déjà longtemps que vous essayez de mettre un bâillon sur l’esprit humain. Et vous voulez qu’on vous donne des peuples à instruire ! Vous êtes dans votre siècle comme des étrangers. Vous ne voulez pas du progrès ? Vous aurez les révolutions ! » Le problème soulevé par Victor Hugo est multi-séculaire : Dès que la religion quitte son domaine : la foi, elle devient un cauchemar pour l’humanité comme en témoigne, aujourd’hui même, la barbarie de l’intégrisme musulman. Ce fait, historiquement avéré, n’a pas échappé à Lucrèce : « Tant la religion a pu inspirer de crimes ! », déclara-t-il dans ”De la Nature” ou, encore, à Montaigne : « Notre religion est faite pour extirper les vices ; elle les couvre, les nourrit, les incite. » Ecrivit-il dans ”l’Apologie de Raymond Sebond”. En réalité, Victor Hugo était favorable à la liberté d’enseignement à la condition sine qua non, cependant, que cette liberté ne soit pas soumise à la surveillance suspicieuse des évêques, mais :  ”sous l’œil de l’Etat ” Un ”Etat laïc, totalement laïc”. Cette position, pour le moins radicale, impliquait forcément ”la séparation de l’Eglise et de l’Etat” selon la célèbre formule :  « L’Eglise chez elle, l’Etat chez lui. » Victor Hugo ne pouvait mieux définir ce qu’est la laïcité. En fait, cette laïcité n’a pas recherché la destruction de l’Eglise catholique. Elle s’est seulement opposée à l’activisme du clergé, représenté politiquement par le parti clérical, visant à asservir la raison afin de la réduire au simple rôle d’ancillaire de la foi. C’est contre cette soumission de la raison aux diktats de cette véritable dictature morale que Victor Hugo, successeur en cela des libres penseurs du XVII et XVIIIème siècles comme, notamment, Voltaire et Rousseau, s’est dressé.


13 – Quittons ce rapide survol de la laïcité et remarquons, qu’indépendamment de la spécificité française qui en a fortement réduit la portée, l’association (et l’ambiguïté qui lui est consubstantielle) entre le christianisme et le pouvoir politique n’a toujours pas épargné l’ensemble de l’Europe. En témoignent les longs et récents débats que suscita la question de la référence chrétienne dans le préambule du projet de la constitution européenne (TCE). (La ratification de ce Projet de constitution pour l’Europe a été, durant le printemps 2005, rejetée par la France et les Pays-Bas et ce, par voie référendaire.) C’est donc, soutenus par le Vatican, que plusieurs pays ont insisté pour que ce texte évoque explicitement « les racines chrétiennes » de l’Europe. A la suite du rejet de cette proposition (en raison, notamment du refus catégorique du président Jacques Chirac), le pape Jean-Paul II n’a pas manqué de manifester son profond mécontentement répercuté par le directeur du bureau de presse du Vatican : « c’est un refus de l’évidence historique, déclara-t-il. le 22 juin 2004, même que, dans le contexte national, européen et mondial actuel, il ne s’agit pas d’une question secondaire. » Pour irrecevable fut-elle, cette revendication n’était pas, historiquement, dénuée de bons sens. En effet, et nous venons de le voir, la chrétienté est indissociable de la culture européenne. D’ailleurs, et à ce propos, écoutons Giscard d’Estaing : « (...) La grande majorité des valeurs culturelles européennes trouvent leur source dans le christianisme. »


Note : Légiste au service du roi Philippe le Bel, Pierre Dubois (1250-1321) lui proposa la création d’une ”république chrétienne européenne”, sous la suzeraineté du roi de France. De son coté, et dans ses mémoires, le principal ministre d’Henri IV, Sully, prêta à ce roi ”le grand dessein” de la constitution d’une république chrétienne (en fait, une théocratie...), englobant les divers Etats de l’Europe. Nous allons voir très bientôt ce que J.J. Rousseau pensa de tels projets.


14 – Je viens donc d’écrire que la chrétienté est indissociable de la culture européenne. C’est un fait et même un athée ne pourrait le contester. Ceci étant, si la religion tente d’apaiser les hommes confrontés à leur finitude, elle est de peu de secours en matière de politique. C’est que la politique régit les rapports entre les hommes dans le concret de la « cité terrestre » de Saint Augustin et non pas dans le monde chimérique du divin. Et pour nous, Occidentaux, la politique (quasiment au sens moderne du terme) est née dans l’Antiquité grecque avec des penseurs tels que Platon, Protagoras ou Aristote (sans oublier, évidemment, des grands dirigeants tels que Solon, Clisthène ou Périclès.) L’histoire de l’Europe révèle en partie la concurrence entre le ciel et la terre et, n’en déplaise aux religieux de tous bords, les hommes ne vivent pas dans le ciel. (Hegel déclara même qu’avec les Lumières « le ciel est descendu sur la terre. ») Aussi, et en dépit des efforts d’un Charlemagne, si la chrétienté a imprégné durablement la culture européenne, elle ne pouvait être le ciment politique de sa construction.


15 – Si la naissance du protestantisme a rompu l’unité du christianisme, la Révolution française de 1789 a mit un terme (provisoire, notamment en France qui va connaître une restauration de l’ancien régime entre 1815 et 1848) au système monarchique qui prévalait jusque là.


Note : Précédemment, au XVIIème siècle, l’Angleterre a été le théâtre d’un processus historique similaire. C’est en effet dans ce pays qu’en 1642 débuta la Première Révolution anglaise (la ”Grande rébellion”) qui s’est achevée en 1649 par l’exécution du roi Charles 1er et l’abolition de la monarchie anglaise. S’ensuivit l’établissement d’une « République » (le ”Commonwealt d’Angleterre”) avec Olivier Cromwell à sa tête. Juridiquement, un texte officiel a fixé les lois fondamentales de cette République anticipant ainsi les constitutions contemporaines. (Bientôt, et sur ce plan éminemment politique, nous allons voir que l’influence de l’Angleterre s’est étendue jusqu’en Europe et aux Etats-Unis.) Toutefois, cette expérience démocratique (démocratie toute relative car le système électoral était censitaire) n’a pas duré très longtemps. En effet, c’est en 1660 qu’est survenue la restauration de la monarchie des Stuarts avec Charles II qui mit un terme aux problèmes idéologiques soulevés par l’avènement de la République.


La Révolution française a tenté, mais sans grand succès, d’unifier l’Europe sous l’égide de valeurs humanistes et politiques telles que les notions de liberté, d’égalité et de citoyenneté. Le combat mené par les Révolutionnaires de 1789 visait deux adversaires : la monarchie absolue (et non constitutionnelle comme celle du Royaume-Uni, par exemple), et le catholicisme, liés, tous deux, par une caractéristique commune : l’asservissement des peuples. Concernant la chrétienté, écoutons, une nouvelle fois, J.J. Rousseau (Contrat social. P. 218) : « Mais je me trompe en disant une république chrétienne ; chacun de ces deux mots exclut l’autre. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. » Le propre de la monarchie (sous sa forme la plus extrême : le despotisme) a été clairement défini par Montesquieu (L’esprit des lois. P. 202) : « Les hommes sont tous égaux dans le gouvernement républicain ; ils sont égaux dans le gouvernement despotique : dans le premier, c’est parce qu’ils sont tout ; dans le second, c’est par qu’ils ne sont rien.. »


16 – Incontestablement influencée par les ”Lumières”, la Révolution française de 1789 s’est donc dressée contre le sceptre et le goupillon. Seulement, le sceptre s’est révélé beaucoup plus tenace. C’est pourquoi la Révolution s’est heurtée frontalement aux monarchies européennes lesquelles l’ont provisoirement emporté. Dès lors, à la division religieuse de l’Europe, s’est superposée une autre division mais, cette fois-ci, d’ordre philosophique et politique. Si la Révolution française n’avait été qu’un impérialisme territorial (à l’aune d’un Louis XIV ou, plus tard, d’un Napoléon 1er), la cause aurait été entendue : la France était un pays beaucoup trop modeste pour imposer durablement (et non ponctuellement) son leadership militaire sur l’ensemble de l’Europe. Seulement, et avant même d’être une Révolution politique, elle fut avant tout une Révolution des idées notamment inspirée par les philosophes des ”Lumières”. Or, les idées n’ont pas de frontières. Ceci explique que, peu à peu, elles vont coloniser les peuples européens. Dès lors, et comme un ”remake” paradoxal de la christianisation de ce continent, l’Europe va connaître une nouvelle colonisation, politico-philosophique, cette fois-ci.


Réflexion autour de la

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.


17 – L’année 1789 nous a légué un texte emblématique de cette véritable ”révolution copernicienne” (au sens de Kant) : la ”Déclaration des droits de l’homme et du citoyen”.


Note : En raison de l’importance historique de ce texte, et bien que j’aie choisi d’écourter certain de ses articles, en voici l’intégralité :


Commençons tout d’abord par la fin du préambule qui comporte une référence à ”l’Etre suprême”, (sorte de laïcisation du monothéisme chrétien) référence aussi surprenante qu’intéressante : « En conséquence, l’Assemblée Nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen. »


Art. 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.


Art. 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.


Art. 3. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.


Art. 4. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui (...)


Art. 5. La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à autrui (...)


Art. 6. La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse (...)


Art. 7. Tout homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu’elle a prescrite (...)


Art. 8. La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.


Art. 9. Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.


Art. 10. Nul ne doit être inquiéter pour ses opinions, même religieuse, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.


Art. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.


Art. 12. La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique (...)


Art. 13. Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses de l’administration, une contribution commune est indispensable (...)


Art. 14. Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique (...)


Art. 15. La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.


Art. 16. Toute société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminés, n’a point de Constitution.


Art. 17. La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.


Remarque : J’ai déjà évoqué le rôle joué par les philosophes des ”Lumières” lors de la Révolution française (bientôt, nous allons voir que l’évolution politique de l’Angleterre a sensiblement influencé ces philosophes.) Parmi ceux-ci, J.J. Rousseau a particulièrement inspiré les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui en émane. C’est pourquoi il me paraît utile de proposer quelques exemples, à partir de l’un de ses textes majeurs, publié en 1762 : ”Du contrat social”. Au tout début du livre 1 de cet ouvrage (et en opposition avec Bossuet qui avait déclaré que « les hommes naissent tous sujets »), Rousseau écrivit que « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Or, l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme : ”Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits” , reprend cette affirmation tout en précisant son cadre juridique.
De son coté l’article 3 : ”Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation” (donc : le peuple), nous conduit à la page 89 du Contrat social qui nous fait savoir que : ”la souveraineté n’étant que l’exercice de la volonté générale ne peut s’aliéner, et que le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même”. A son tour, le début de l’article 6 : ”La loi est l’expression de la volonté générale” sonne comme un écho de la page 103 du Contrat : ”Alors la matière sur laquelle on statue est générale comme la volonté qui statue. C’est ce que j’appelle une loi”. Ou, page 258 : ”Et qu’est-ce qu’une loi ? C’est une déclaration publique et solennelle de la volonté générale, sur un objet d’intérêt commun”. Ou, encore : ”Le peuple soumis aux lois en doit être l’auteur. (Page 104)”. Pour finir, l’article 16 propose une définition de l’Etat plus générale : ”Toute société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminés, n’a point de Constitution. Cette fois-ci, cet article nous renvoie à ”l’esprit des lois” de Montesquieu selon lequel : ”Il n’y a point encore de liberté, si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice (...) Tout serait perdu, si le même homme, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des loi, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différents des particuliers”. (Pages 294 et 295.)


18 – Parallèlement au rôle prépondérant joué par les philosophes des Lumières lors de la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme, il est un homme, héros de l’indépendance américaine, dont l’influence a été essentielle : le marquis de Lafayette. C’est en effet sa motion, inspirée de la Déclaration d’indépendance américaine du 4 juillet 1776 (déclaration principalement rédigée par le président des Etats-Unis, Thomas Jefferson), qui, la première, fut présentée à l’Assemblée constituante en vue du projet de Déclaration des droits de l’homme. Motion dont voici quelques extraits : « La nature a fait les hommes libres et égaux (...) Tout homme naît avec des droits inaliénables et imprescriptibles : telles sont la liberté de toutes ses opinions, le soin de son honneur et de sa vie, le droit de propriété, la disposition entière de sa personne (...) Nul homme ne peut être soumis qu’à des lois consenties par lui ou ses représentants (...) Le principe de toute souveraineté réside dans la nation. Tout gouvernement a pour unique but le bien commun. Cet intérêt exige que les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires soient distincts (...) » Nous retrouvons, ici, le droit à la propriété prôné dans l’ouvrage du philosophe anglais, John Locke, : ”Traité sur le gouvernement civil”, paru en 1690  De son coté, la séparation des pouvoirs appliquée dans la constitution américaine avait été préconisée dans L’esprit des lois de Montesquieu (en réalité, John Locke l’avait précédé mais, nous allons y revenir.) De même, la théorie de la souveraineté de la nation empruntée à J.J Rousseau, (Du contrat social), figure presque à l’identique dans le texte de La Fayette et à l’article 3 de la Déclaration d’indépendance américaine du 4 juillet 1776.


19 – Grâce, notamment, à la collaboration de La Fayette avec les membres de l’assemblée constituante, une véritable filiation politico-philosophique s’est établie entre la Déclaration d’indépendance américaine du 4 juillet 1776 et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les articles de la Déclaration des droits de l’homme (précédemment rappelés) avec quelques lignes du Préambule de la Déclaration d’indépendance américaine : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. »


20 – A juste titre (du moins historiquement), les Français se prévalent de vivre dans ”le pays initiateur des droits de l’homme.” Toutefois, nous allons voir que les choses ne sont pas aussi simples. Mais avant tout débat, une importante remarque s’impose :


Note : Bien que censée libérer le peuple des injustices et inégalités imputables à la monarchie, la Révolution française n’a pas jugé utile d’accorder (et donc de reconnaître) la pleine citoyenneté aux femmes. (En 1793, un député osa même dire que :  ”les femmes sont peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses”...) C’est ainsi que les groupes politiques qui s’affrontèrent au sujet du droit de vote firent preuve d’un unanimisme remarquable à l’égard de la moitié du peuple à laquelle fut interdite toute participation à la vie publique. Les femmes de la patrie des droits de l’homme durent donc attendre le 21 avril 1944 pour que le général de Gaulle consente, enfin, et par ordonnance, de leur accorder le droit de vote. Droit dont elles bénéficièrent, pour la première fois, lors des élections municipales du 29 avril 1945. Pour note, les Néo-zélandaises votaient déjà depuis 1893. Les Australiennes depuis 1902. Grâce au 19ème amendement, les Américaines acquirent le droit de vote dès 1920. Seule, si l’on peut dire, la Suisse a fait mieux. En effet, le pays de la démocratie directe par excellence, n’accorda le droit de vote aux femmes que le 7 février 1971 soit 53 ans après l’Allemagne, 52 ans après l’Autriche, 27 ans après la France et 26 ans après l’Italie... Quelque part, on croit rêver...


Influence du modèle politique et du ”Bill of Rights” anglais

sur la Révolution française


Abstraction faite de cette lacune (c’est un euphémisme...), la France de la fin du XVIIIème siècle ne fut pas le premier pays à s’interroger au sujet des droits de l’homme et du citoyen. D’ailleurs, et à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, la très conservatrice Première ministre du Royaume-Uni : Margaret Thatcher n’a pas manqué de le rappeler : « En matière de libéralisme politique, l’Angleterre avait eu un siècle d’avance sur la France dans la mesure où les droits de l’homme ne sont pas nés avec la Révolution française. » Quitte à ce que l’on m’accuse d’être un iconoclaste, je dois avouer être d’accord (du moins, sur ce point) avec Margaret Thatcher. Ceci étant, notons que la mise en place progressive d’un Etat de droit, Etat dans lequel la loi prime sur le souverain, débuta en Angleterre dès le 15 juin 1215. C’est en effet à cette date que le roi Jean Sans Terre fut contraint de concéder à ses barons la ”Carta Magna” ou : ”Grande Charte”. Par ce texte fondamental (considéré, depuis, comme l’un des piliers de la Constitution anglaise), le monarque dut accepter de réduire ses prérogatives et, surtout, de tenir le plus grand compte des observations de son Conseil. Comme je l’ai précédemment évoqué (revoir la section 15), c’est en 1642 que les notables réunis dans la Chambre des Communes (embryon du parlement anglais) s’opposèrent aux velléités absolutistes du roi Charles 1er Stuart. S’ensuivit une guerre civile qui s’acheva par l’exécution du roi le 30 janvier 1649. Plus tard, en 1679, son successeur, Charles II concéda ”l’Habeas Corpus”, texte qui mit fin aux arrestations arbitraires (dont, en France, les ”lettres de cachet”, qui permettaient au roi d’emprisonner n’importe qui et sans aucune justification juridique, furent des plus emblématiques.) Dix ans plus tard, nous sommes le 13 février 1689, Mary et Guillaume d’Orange promulguèrent le ”Bill of Rights” (Déclaration des Droits), texte qui réduisit très sensiblement le pouvoir du roi au profit du Parlement. Dès lors, l’Angleterre devint (et le resta) une monarchie parlementaire dont voici trois points principaux :
 • Le roi ne peut pas lever des troupes sans le consentement du Parlement.
 • Le parlement est librement élu, vote les lois et se réunit périodiquement à cet effet.
 • La protection des citoyens et la liberté individuelle sont garanties.


Note : C’est en 1695 que le ”bill of rights” fut complété par une loi destinée à légaliser la liberté de la presse, donc, la liberté d’expression.


Siégeant à Westminster (au cœur de Londres), le Parlement anglais est de forme bicamérale. Il est en effet composé de deux chambres, l’une élus, l’autre héréditaire ; la Chambre basse (les communes) est la première et la Chambre haute (celle des Lords), la seconde. Ce ”bicaméralisme” est toujours en vigueur aujourd’hui.


21 – Il ressort de tout ceci, qu’à la différence des Français qui privilégièrent un système politique ”absolutiste”, les Anglais limitèrent les pouvoirs de leurs souverains. Or, une véritable démocratie ne peut s’établir que dans un cadre dans lequel la liberté, la justice et la citoyenneté sont préservées. Maintenant, une question reste ouverte : comment le modèle politique anglais influença-t-il les philosophes des Lumières et conduisit-il aux révolutions en France et, moins directement, en Amérique ? Du coté des ”Lumières anglaises” (Enlightenment) le philosophe John Locke (1632-1704) fut, sans conteste, son plus brillant représentant. Sur le plan politique (et comme nous l’avons déjà noté), il devança Montesquieu en préconisant la séparation des pouvoirs législatif et exécutif : « Dans les Etats bien réglés (...) le pouvoir législatif est remis entre les mains de diverses personnes (...) mais il est nécessaire qu’il y ait toujours quelque puissance sur pied qui fasse exécuter ces lois (...) c’est ainsi que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif se trouvent souvent séparés ». (Traité du gouvernement civil. 1690)


22 – L’instauration du modèle libéral (au sens politique et non économique) britannique connut donc un immense retentissement en Europe et, notamment, en France. Basé sur la réduction progressive de l’arbitraire royal et porté par les Lumières britanniques (l’Enlightenment), ce système politique révolutionnaire (qui, rappelons le, remit en cause le pouvoir démesuré des monarchies de l’époque) influença très sensiblement la pensée des philosophes français des Lumières. Comme je l’ai précédemment évoqué (dans la précédente section), le penseur majeur de ce modèle britannique fut John Locke. S’appuyant sur la théorie des ”droits naturels” (je préfère l’expression : ”lois naturelles”) selon laquelle, et en raison de leur nature, les hommes ont des droits fondamentaux, inaliénables, qui, en aucun cas, ne peuvent leur être retirés. Il en est ainsi, par exemple, de la sécurité, la propriété, la liberté, etc. Ajoutons, par ailleurs, que la diffusion de ces valeurs, à la fois universelles et humanistes, a été largement facilitée par le développement conjoint de la presse et de l’alphabétisation accrue de la population.


Note : L’Angleterre du XVIIIème siècle connaissait un taux d’alphabétisation qui atteignait 50% de la population. En France, il n’était que de 30% à la même époque... Toujours en Angleterre, et depuis la deuxième moitié du XVIIème siècle, l’éducation des filles fut l’objet d’une attention toute particulière ce qui favorisa d’autant l’accès à ces idées nouvelles promulguées par l’Enlightenment anglais.


23 – C’est en France, (nous sommes en 1685) que le ”Roi soleil”, Louis XIV, commit une immense faute politique : la révocation de l’édit de Nantes. Signé en 1598 par Henri IV, ce texte, qui, en France, apaisa les tensions religieuses, permettait aux protestants d’exercer librement leur religion. La révocation de cet édit provoqua l’exil de beaucoup de protestants dont un grand nombre s’installa en Angleterre. Parmi ceux-ci, certains s’employèrent à traduire les textes des philosophes libéraux. Textes qui, parvenus en France, séduisirent les intellectuels qui tentaient, déjà, de remettre en question l’absolutisme de la monarchie. C’est dans ce contexte, qu’à la fin des années 1720, Voltaire séjourna en Angleterre et rédigea, en 1734, ses Lettres anglaises. Dans ce texte, il compara le système politique anglais au modèle français en soulignant les abus de la monarchie absolue et les bienfaits de la monarchie parlementaire : « La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant et (...) ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout puissant, pour faire du bien, a les mains liées pour faire le mal (...) » (Lettres anglaises). Indépendamment de cette analyse d’ordre politique, Voltaire dénonça également l’intolérance française face au modèle anglais qui, en dépit de la prépondérance de l’anglicanisme, accueillaient, sans aucune discrimination, les autres religions.


Note 1 : C’est le 3 novembre 1534 qu’émergea l’anglicanisme (ou : église anglicane) à la suite d’un conflit survenu la même année entre le roi Henri VIII et le pape Clément VII. Souhaitant mettre un terme à son mariage avec Catherine d’Aragon, qui ne lui avait pas donné d’héritier mâle, Henri VIII avait demandé au pape Clément VII d’officialiser cette rupture. Confronté à un refus, il passa outre l’interdiction papale en faisant voter l’annulation de son mariage par une cour ecclésiastique anglaise. S’ensuivit son excommunication. A la suite de cette déconvenue, Henri VIII fit voter ”l’Acte de Suprématie” qui donna au roi le titre de « chef unique et suprême de l’Eglise d’Angleterre. » En fait, et s’il n’a pas été jusqu’à séparer les églises de l’Etat (comme le firent les Français en 1905), Henri VIII a placé l’Eglise d’Angleterre hors de portée de la papauté.


Note 2 : Nous venons de voir qu’Henri VIII s’est opposé aux velléités, à la fois politiques et théocratiques, de la papauté. En France, des velléités du même ordre étaient incarnées par ”l’ultramontanisme” (de l’italien ultramonte ou ”au-delà des monts”.) Cette doctrine visait à étendre les prérogatives du Saint-Siège sur la société civile française et sur l’Eglise de France (à ce propos, revoir la section 6 concernant la querelle des investitures.) Favorisé par les milieux catholiques conservateurs et intégristes, ce véritable (et dangereux) impérialisme politico-religieux s’est notamment distingué lors de la Restauration en s’opposant, parfois violemment, aux valeurs de la Révolution française et à l’aspiration des peuples à la démocratie. Ceci étant, l’ultramontanisme se heurta à une doctrine rivale : le ”gallicanisme”. Répandue en France, entre le XVème et le XIXème siècle, cette doctrine affirmait sur les plans théologique et juridique la liberté de l’Eglise française et la supériorité du pouvoir royal face aux prétentions du pape qui revendiquait la théocratie pontificale. Développer davantage ce thème est impossible dans le cadre de ce texte. Pour conclure, j’ajouterais simplement que c’est au XIXème siècle que le gallicanisme marqua un net recul face à l’ultramontanisme. La confrontation s’acheva avec la proclamation de l’infaillibilité pontificale lors du premier concile du Vatican survenu en 1870. La prépondérance pontificale sur le clergé français (et non pas politique) fut définitivement assurée avec la loi de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, loi adoptée en 1905 (loi Combes.)


24 – Voltaire ne fut pas le seul philosophe influencé par le modèle politique anglais. En effet, et de leur coté, Rousseau et Montesquieu firent également le voyage en Angleterre au cours duquel ils alimentèrent leurs réflexions ce qui les conduisit à remettre en cause le modèle français. C’est ainsi qu’ils publièrent des ouvrages majeurs qui reprirent les idées libérales d’outre Manche et notamment celles de John Locke : ”De l’esprit des lois”, paru en 1748, pour Montesquieu et ”Du contrat social”, édité en 1762, pour Rousseau. En substance, et comme nous l’avons précédemment noté, Montesquieu préconisa la limitation et la séparation des pouvoirs. De son coté, Rousseau prôna une politique fondée sur le respect de la liberté naturelle de l’homme : « l’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » S’appuyant sur ce constat, Rousseau est allé beaucoup plus loin : « Tant qu’un peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien ; sitôt qu’il peut secouer le joug, et qu’il le secoue, il fait encore mieux » (Du contrat social, page 68) Notons que l’article 35 de la Constitution française de 1793 a reprit cette idée en la radicalisant plus encore : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Si l’on excepte la rédaction, plus tardive, de cet article, ces quelques lignes nous montrent l’incontestable influence des Lumières, tant anglaises que françaises, sur la Révolution française et sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui en découla. On voit également les liens étroits qui unirent la philosophie et la politique dont les prémisses figurent dans la République de Platon...


Influence du modèle politique et du ”Bill of Rights” anglais

sur la naissance des Etats-Unis d’Amérique.


25 – Les idées libérales développées à Londres ne se sont pas contentées d’influencer la politique française du XVIIIème siècle. Elles se sont également répandues dans les 13 colonies anglaises sises à l’Est de l’Amérique. Cette influence explique, en partie seulement, la révolte des colons américains contre la couronne anglaise et la naissance subséquente des Etats-Unis qui vont devenir la plus grande démocratie du monde. Le conflit entre le roi anglais George III et les colons américains trouva son origine lors de la guerre de sept ans (survenue entre 1756 et 1763.) Au terme de cet affrontement, l’Angleterre fut confrontée à de très graves problèmes financiers. C’est pourquoi le Parlement anglais décida de lever des taxes nouvelles qui affectèrent très durement ses colonies d’outre Atlantique. Parmi ces taxes, deux d’entre-elles ont eu un très fort impact sur les colons américains : le Sugar act, ou loi sur le sucre (1764), et le Stamp act, ou droit de timbre (1765.) Se référant, entre autres, au bill of rights et à la défense des libertés anglaises, les colons américains se révoltèrent contre ces taxes jugées arbitraires et, surtout illégales, car ces colons américains n’étaient pas représentés au Parlement de Londres : « No taxation without représentation » ou : « Pas d’impôt sans représentation élue. » S’ensuivirent des émeutes dont certaines finirent dans le sang comme à Boston en 1770. Toujours à Boston, mais en 1773, les colons de cette ville déversèrent la cargaison de thé d’un navire dans la baie afin de protester contre le monopole de la Compagnie des Indes britanniques sur le commerce du thé (il s’agit là du « Boston tea party. » Devenue inévitable, la guerre d’indépendance, qui opposa le roi anglais George III au commandant en chef de l’armée continentale, George Washington, débuta en 1775 et s’acheva par le Traité de Versailles signé le 3 septembre 1783.


Note 1 : Plus de 200 après sa mort, George Washington est toujours considéré comme l’un des hommes politiques majeurs des Etats-Unis. Son influence et son action militaire, dans un premier temps, et, ensuite politique, furent telles qu’il a donné son nom à la capitale de la nation américaine. Plus anecdotique, mais éminemment symbolique, son nom et son effigie figurent sur le billet américain d’un dollar. Suite à la guerre d’indépendance, il fut appelé à exercer les fonctions de président de la Convention constitutionnelle, au cours de laquelle fut rédigée la Constitution des Etats-Unis en 1787. C’est en 1789 qu’il fut élu, à l’unanimité, premier président des Etats-Unis. Après sa mort, survenue le 14 décembre 1799, il fut décrit dans son éloge funèbre en ces termes ; « Premier dans la guerre, Premier dans la paix et Premier dans le cœur de ses concitoyens. » Je ne saurais achever cette note sans évoquer un autre grand président : Abraham Lincoln. Au terme de la guerre de sécession, ou ”civil war”, les USA lui doivent, l’adoption du XIIIème amendement qui, le 6 décembre 1865, a officiellement aboli l’esclavage dans le pays. En ayant repris les principes de sa proclamation d’émancipation, ce texte est considéré comme l’un des actes fondateurs de l’Histoire des USA. (Notons, cependant, que les anciens esclaves devront attendre le XVème amendement, adopté en 1869 pour obtenir le droit de vote donc, la pleine souveraineté : « Le droit de vote des citoyens des Etats-Unis ne sera dénié ou limité par les Etats-Unis, ou par aucun Etat, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude. »)


Note 2 : Il convient de noter la grande différence ayant existé entre la guerre d’indépendance des futurs Etats-Unis et la Révolution française de 1789. La guerre d’indépendance fut une guerre de libération livrée contre la couronne anglaise donc contre un pouvoir, certes politiquement proche, mais géographiquement éloigné, qui dominait les 13 colonies anglaises impliquées dans ce conflit. Par contre, la Révolution française fut une véritable guerre civile ayant opposé une classe sociale opprimée (représentée au parlement par le ”Tiers Etat”) aux deux classes dominantes : la noblesse et le clergé. Ceci explique que, sans ennemis ”intérieurs” (les 2,5 millions de colons restés fidèles au roi George III ne s’impliquèrent pas), la libération politique des 13 colonies anglaises ne fut pas accompagnée par la ”Terreur” que connut la France de la révolution ni par la prise de pouvoir d’un Napoléon Bonaparte.


26 – C’est donc le 4 juillet 1776 que les représentants des 13 colonies, réunis en congrès continental à Philadelphie, proclamèrent solennellement l’indépendance des Etats-Unis. (Il faudra, cependant, attendre 7 ans et la signature du traité de Versailles, le 3 septembre 1783, pour que celle-ci soit effective.) Directement inspirée par les idées libérales (et, notamment le bill of rights) britannique et les philosophes des Lumières, une constitution fut rédigée en 1787. Voici son préambule qui, d’une manière générale, en définit les objectifs :

« Nous, le peuple des Etats-Unis, afin de former une union plus parfaite, d’établir la justice, d’assurer la tranquillité intérieure, de pourvoir à la défense commune, d’accroître le bien-être général, et d’assurer pour nous, comme pour notre postérité, les bienfaits de la liberté, nous faisons, nous ordonnons et établissons une constitution pour les Etats-Unis d’Amérique. »

Suit la Constitution qui, entre autres, affirme :

 • Les hommes naissent libres et égaux.
 • Leurs libertés naturelles sont inaliénables.
 • La résistance à l’oppression est un droit autant qu’un devoir.

Comme en témoignent les affirmations qui vont suivre, cette Constitution de 1787 se distingue, notamment, par ses références aux principes revendiqués par Locke, Montesquieu, Voltaire ou Rousseau.

 • Les pouvoirs sont séparés.
 • Des élections sont régulièrement organisées au nom de la souveraineté du peuple affirmée dès le préambule de la Constitution : « We, the people of United States of America. » (Nous, le peuple des Etats-Unis.)
 • La liberté de culte et d’expression est proclamée.

La perfection ne régnant pas dans ce bas-monde, cette Constitution fut loin d’être sans reproches. En effet, l’égalité et la souveraineté du peuple qu’elle revendiqua se limitèrent aux seuls hommes blancs. Exclues, les femmes durent attendre le XIXème amendement (adopté en 1920) pour acquérir le droit de vote. Sans doute plus ”chanceux”, les anciens esclaves durent patienter moins longtemps. C’est en effet grâce au XVème amendement (revoir la note de la section 25), adopté en 1869, qu’ils purent bénéficier de ce droit fondamental dans une véritable démocratie. Restons dans ce domaine et notons que le vote était censitaire : seuls les riches propriétaires y avaient accès. Cependant, et si l’on excepte ces graves manquements à la démocratie (mais la Grèce de Périclès n’avait pas fait mieux...) cette Constitution (et la Déclaration d’indépendance qui l’a précédée), ont donné naissance à un pays démocratique nouveau. Pays qui va devenir la plus grande démocratie du monde et le fer de lance de l’Europe de l’Ouest lors de la guerre froide.


27 – La guerre d’indépendance menée par les 13 colonnes anglaises contre Londres bénéficia du soutien de la monarchie française. Ce fait est assez paradoxal dans la mesure ou le roi Louis XVI apporta son aide à une population qui s’était soulevée contre son propre roi. Toutefois, cette intervention s’explique assez facilement. En effet, elle fut décidée pour des raisons politiques afin de s’opposer concrètement au monarque britannique, ennemi de la France. Par ailleurs, rappelons que les français avaient non seulement perdu la guerre de 7 ans (survenue en Europe entre 1756 et 1763) mais étaient sortis de ce conflit humiliés par l’Angleterre. Tout naturellement, donc, ils souhaitaient se venger en contribuant au déclin de l’Empire britannique.


Note : Signé au terme de la guerre de 7 ans, en 1763, le traité de Paris eut des conséquences désastreuses pour la France tout en étant extrêmement avantageux pour l’Angleterre qui ôta au royaume de Louis XV la quasi-totalité de ses possessions coloniales tant en Amérique du Nord (Canada inclus) qu’en Inde. Sous un angle plus géopolitique, l’Angleterre s’imposa comme la grande puissance mondiale grâce, notamment, à sa suprématie sur les mers du globe.


Ceci étant, ce fut contre l’avis du jeune roi Louis XVI que le marquis de La Fayette (alors âgé de 19 ans) arma une frégate à ses frais afin de rejoindre les insurgés américains. Plus tard, l’intervention française prit une forme plus officielle après la signature du traité de Versailles, le 6 février 1778. Résultat des efforts conjugués du Comte de Vergennes (ministre des affaires étrangères de Louis XVI) et de Benjamin Franklin (représentant à Paris des insurgés américains), ce traité scella une alliance qui se traduisit par la fourniture d’argent, d’armes, un corps expéditionnaire et une escadre placée sous le commandement de Rochambeau. La signature de ce traité d’alliance entre la France et un pays en guerre depuis 3 ans contre l’Angleterre fut incontestablement une véritable ”déclaration implicite de guerre”. D’ailleurs, cette déclaration se concrétisa le 10 juillet 1778, jour ou la France déclara officiellement la guerre contre l’Angleterre. Soutenus par les troupes et la flotte française, les insurgés remportèrent la décisive bataille de Yorktown qui marqua la fin imminente des hostilités sur le sol américain. A la suite de cette bataille, l’opinion anglaise manifesta sa lassitude envers un conflit qui s’éternisait. C’est sans doute pourquoi Londres se résolut à négocier jusqu’à la signature du traité de Versailles le 3 septembre 1783 qui mit un terme définitif à cet affrontement quelque part fratricide. Reconnue par l’Angleterre, l’indépendance des Etats-Unis fut accompagnée par la naissance officielle d’une nouvelle démocratie : les Etats-Unis d’Amérique. Ce traité fut aussi le symbole de l’amitié franco-américaine qui se traduira, ultérieurement, par le soutien, coûteux en hommes, que les Américains apporteront à la France (et à l’Europe) lors des deux conflits mondiaux du XXème siècle.


Rôle et vertus de la démocratie.


28 – En nous référant aux précédents anglais et américains, nous venons d’évoquer le long processus politique qui a conduit à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Déclaration qui sera suivie par la Déclaration universelle des droits de l’homme rédigée en 1948 sous l’égide de l’ONU et dont voici l’Article premier : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Notons tout de suite que les droits de l’homme sont indissociables de la démocratie car lorsqu’un homme (ou quelques-uns) détient seul le pouvoir politique, la totalité des autres hommes en sont exclus. Dès lors, ils sont privés de droits, de liberté et de ce que l’on appelle la citoyenneté avec, pour corollaire, la dignité. Aussi, et tout en s’opposant à Platon, Churchill eut raison de déclarer : « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres. » (Discours prononcé le 11 novembre 1947 à la Chambre des communes) Seulement, la démocratie (de démos : peuple et cratie : pouvoir), n’a pas surgi ex nihilo des limbes de l’histoire. C’est en effet à Athènes, qu’en 621 av. J.C., le législateur Dracon conçut un code pénal équitable qui marqua le début d’un processus démocratique qui allait durer deux siècles (Revoir mon article : Naissance de la démocratie à Athènes.) D’autres hommes politiques poursuivirent cette oeuvre. Parmi ceux-ci, nous pouvons citer Solon, Clisthène, Ephialtès et le grand Périclès. Toutefois la démocratie athénienne ne survit pas au contexte géopolitique de l’époque. Le premier coup d’arrêt fut asséné par le Macédonien Philippe II à la suite de la bataille de Chéronée (en –336). S’ensuivit, et sur l’initiative de son fils, Alexandre le Grand, l’écrasement d’Athènes lors de la guerre dite « lamiaque. » Puis, en –168, l’hégémonie de Rome mit un terme à celle de la Macédoine et à la démocratie athénienne. Il faudra attendre des siècles pour que ce système politique, éminemment Occidental, renaisse de ses cendres...


29 – La question qui se pose maintenant est celle-ci : quand, et où, l’homme a-t-il cessé d’être un sujet pour devenir un citoyen ? Ou, en d’autres termes, quand, et où, le processus démocratique a-t-il réapparu, avant de s’imposer, dans un monde pourtant hostile à l’égalité entre les hommes ? En Angleterre ? Avec la ”Carta magna” de 1215 ? Avec ”l’Habeas corpus” de 1679 ? Avec le ”Bill of rights” anglais de 1689 ? Outre Atlantique ? Avec la Déclaration d’indépendance de 1776 ? Avec la rédaction des 10 amendements du ”Bill of rights” américain, fondateur de la Constitution américaine de 1787 ? En France ? Avec ”le serment du jeu de paume” prêté le 20 juin 1789 à la suite de la convocation des Etats généraux décrétée par Louis XVI ? Ou, plus vraisemblablement, s’agit-il d’un processus plus global issu d’aspirations communes à la liberté et à la justice dont l’Occident peut se prévaloir ? La question est complexe, n’est-ce pas ? Aussi, chère lectrice, cher lecteur, je vous laisse y réfléchir...


30 – La précédente question en soulève une autre tout aussi épineuse : dans le domaine politique, existe t-il un déterminisme qui conduirait les hommes à s’affranchir des contraintes liées à leur vie sociale surtout lorsque ces contraintes sont imposées par le despotisme d’un seul homme ? Finalement, la démocratie est-elle une étape, une finalité, voire, une fiction, dans l’histoire politique des hommes ? Et, d’un point de vue civilisationnel, les hommes sont-ils égaux, du moins face à cette problématique éminemment politique ? Y réfléchir ici, nous entraînerait trop loin... Toujours d’un point de vue philosophique, la liberté est-elle une condition sine qua non du bonheur ? Et, en filigrane, la démocratie est-elle le seul système qui sache la préserver ? L’histoire, notamment celle de l’Europe, semble répondre à cette question par l’affirmative. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la vie des hommes selon le système politique auquel ils sont assujettis. Les hommes étaient-ils plus libres, donc, plus heureux, sous la dictature d’un Mussolini ou d’un Hitler qu’ils ne le sont aujourd’hui sous l’égide de la démocratie italienne ou celle de l’Allemagne ? Et, tout d’abord, qu’elles sont les principales caractéristiques de la démocratie ? En tout premier lieu, la démocratie est un Etat de droit dont la vocation est de protéger les droits et les libertés individuelles. En second lieu, et qu’elle soit directe ou représentative, elle implique la participation active des citoyens aux affaires de la cité. Ces deux aspects sont indissociables : l’implication dans la vie politique, garante, de ce point de vue, des libertés individuelles, est consubstantielle au suffrage universel dans le cadre institutionnel de l’Etat de droit.


31 – Rousseau (Du contrat social) a déclaré : « Il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais. » De son coté, Tocqueville (De la démocratie en Amérique) voyait déjà poindre dans la société démocratique américaine une nouvelle servitude « réglée douce et paisible » qui « pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté. » Voila de quoi alimenter l’argumentation des ”démocratico-sceptiques”. Si, il en existe... Bien qu’apparemment péremptoire, la déclaration de Rousseau n’est pas incompatible avec la réflexion de Tocqueville. ”Une nouvelle servitude”, nous dit ce dernier. Certes ! Mais librement consentie, celle-ci ! Et c’est sans doute pourquoi elle lui est apparue ”réglée, douce et paisible.” Ailleurs, toujours dans le Contrat social, Rousseau accrédite ce que je viens d’écrire : « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » L’adhésion à la démocratie implique donc l’assentiment des citoyens à ses règles. D’où, d’ailleurs, le Contrat social de Rousseau. La démocratie résulte d’une convention établie entre les hommes afin de mieux vivre ensemble. Plus encore, elle réduit les inégalités inhérentes à l’état de nature. Nature qui, elle, et tout comme les dieux d’Epicure, ne se préoccupe guère du bonheur des êtres vivants qu’elle abrite. L’Etat de droit, sans lequel le terme même de démocratie ne pourrait exister, est là pour protéger les « animaux politiques » que sont les hommes d’Aristote. Certes ! La démocratie n’exclut pas les frustrations des minorités issues du suffrage universel. Seulement être démocrate implique nécessairement l’acceptation du leadership politique d’une majorité démocratiquement élue. A la condition, évidemment, que les droits de la (ou des) minorité (s) ne soient pas bafoués. Aujourd’hui encore, le principal problème soulevé par la démocratie (notamment représentative) concerne justement le niveau de représentation des citoyens dans le débat politique. Pour éclairer ce problème, il faut se souvenir que le mandat représentatif ne fait pas de l’élu le mandataire de ses électeurs dont il serait chargé d’exprimer les souhaits et exigences. L’élection est un processus politique grâce auquel les élus sont investis d’une fonction : celle de vouloir, et d’agir, pour la nation entière. Les constituants de 1791 avaient tout à fait compris cette problématique lorsqu’ils déclarèrent que les députés seraient nommés dans les départements et non par ces mêmes départements. Par conséquent, les élus ne pouvent être les représentants d’un département particulier, mais de la nation entière. Dès lors, que la démocratie génère des mécontentements, voire, des frustrations, est inévitable car son rôle, sa vocation pourrait-on même dire, est de gérer des collectivités et non pas des individus considérés en tant que tel. Or, une collectivité est synthétisante et non pas dissociative c’est d’ailleurs pourquoi une loi s’applique à tous même si elle paraît inique pour certains.


32 – D’une manière plus générale, et à titre personnel, je pense que notre pays devrait s’affranchir de la gouvernance ”monarchique” (voulue par le général De Gaulle en 1962 et accentuée par certains de ses successeurs comme Nicolas Sarkosy ou Emmanuel Macron) qui caractérise la plupart des régimes présidentiels. Pourquoi ? Afin de mettre en place une république fédérale (une ”république des régions”, selon le vœu d’un homme politique actuel ou, une ”sixième république”, selon un autre) qui serait plus respectueuse de la diversité culturelle de nos régions. Impliquant un changement radical de constitution, une telle orientation politique réduirait très sensiblement l’excessif centralisme ”jacobin” qui accapare quasiment tous les pouvoirs et cela, au détriment des contextes locaux. D’évidence, notre démocratie en sortirait grandie...


Note : Vilipendé par certains, loué par d’autres, le jacobinisme est un mouvement politique qui, depuis la fin du XIXème siècle, a fortement influencé l’évolution politique de la France. Issu de la Révolution de 1789, le jacobinisme est, dans son acception actuelle (je dis bien : acception actuelle), une doctrine visant à organiser administrativement le pouvoir (grâce à une puissante, et souvent nocive, bureaucratie) et à le centraliser. D’où, d’ailleurs, la véritable dictature administrative exercée par Paris sur l’ensemble du pays. Sur le plan pratique, c’est une élite d’experts (technocratie) issue, la plupart du temps, des grandes écoles comme, par exemple l’ENA (ou Ecole Nationale d’Administration), qui est chargée d’exercer ce pouvoir. Pouvoir qui s’étend à tous les échelons géographiques et à tous les domaines de la vie sociale afin de les rendre uniformes. Cette homogénéisation forcée fait du jacobinisme l’adversaire, voire, l’ennemi, du régionalisme et du fédéralisme.


33 – Maintenant, une nouvelle question se pose : Jean Bodin (Philosophe et théoricien politique français du XVIème siècle) eut-il raison d’écrire que : « La loi de la nature qui a fait les uns plus avisés et plus ingénieux que les autres, a aussi ordonné les uns pour gouverner, les autres pour obéir . (Les Six Livres de la République) » Ou, à l’opposite, l’avis de Rousseau fut-il plus clairvoyant : « Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné ? (Du contrat social) » Bodin eut tout à fait raison de souligner que des êtres humains sont plus avisés et plus ingénieux que d’autres. D’ailleurs Platon, dans sa ”République”, n’a pas dit autre chose. Mais de là à affirmer que certains sont ”faits” pour gouverner et que les autres doivent se contenter d’obéir, revient à considérer que la société est composée de deux classes sociales : les maîtres d’un coté et les esclaves, de l’autre. Seulement, et grâce aux alternances politiques qu’elle favorise, la démocratie s’interpose contre cette conception dualiste et immuable des sociétés. En effet, dans une démocratie, les dominants politiques d’aujourd’hui peuvent devenir les dominés de demain. Aussi, et tant pis pour Bodin mais tant mieux pour Rousseau, parmi les vertus de la démocratie, celle-ci est sans doute l’une des plus cardinale...


Deux grands précurseurs de la construction européenne:

Victor Hugo et Aristide Briand.


34 – La démocratie, dont nous venons d’évoquer quelques aspects, est devenue le système politique qui s’est substitué aux monarchies européennes. Pour autant, l’Europe, en tant que continent unifié sous la bannière de valeurs communes reste, encore aujourd’hui, un objectif difficile à atteindre. N’en déplaise aux ”eurosceptiques” de tous bords, les raisons inhérentes à cette difficulté sont faciles à comprendre. En effet, l’Europe est un ensemble de nations qui, durant des siècles, se sont combattues pour le plus grand malheur de ses peuples. Et il a fallut les désastres humains du deuxième conflit mondial pour, qu’enfin, les Européens prennent conscience de la nécessité absolue de s’unir dans la paix. Ceci étant, l’Europe du XIXème n’en était pas encore là ce qui n’a pas empêché l’auteur des ”Misérables”, Victor Hugo, d’avoir eu une vision prémonitoire de la construction européenne basée sur des valeurs éminemment humanistes. Grand humaniste lui-même, Victor Hugo a oeuvré tout au long de son action politique afin que nul ne soit exclu de la société comme en témoigne son indéfectible soutient au suffrage universel. Comme en atteste aussi son appel à la totale intégration des ”misérables” ou encore, son combat en faveur d’une amnistie générale des ”communards” (amnistie générale qui sera accordée en 1880.) C’est dans ce contexte que le grand écrivain a étendu sa réflexion jusqu’à imaginer, pour la première fois (Churchill reprendra cette formule plus tard) la constitution ”d’Etats-Unis d’Europe” basée sur la liberté, l’égalité et la justice.


Note : Le terme ”communards” désigne les insurgés ayant participé au soulèvement des parisiens du 18 mars 1871. Survenu au lendemain de la défaite française de Sedan (bataille perdue, le 2 septembre 1870, au profit des Prussiens et au terme de laquelle Napoléon III fut fait prisonnier), ce mouvement politique et insurrectionnel (la ”commune de Paris”) prônait l’établissement d’une république fédéraliste, démocratique et sociale avec une autonomie des communes de France. Ayant devancé de quelques décennies la loi Combes de 1905, ce mouvement (manifestement anticlérical) décréta également la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ou, si l’on préfère, l’éradication définitive de l’alliance du sabre et du goupillon. Peu suivie par les grandes villes de Province, cette insurrection s’acheva le 28 mai 1871 au terme d’un bain de sang : la ”semaine sanglante” durant laquelle environ 20000 communards furent sommairement exécutés par les Versaillais dirigés par Adolphe Thiers. Si l’on veut bien suivre Karl Marx, cette insurrection s’est inscrite dans un affrontement de classes sociales : la classe ouvrière contre la bourgeoisie : La commune ? Nous dit-il « Son véritable secret, le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la force politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail. » Pour Marx, donc, les choses étaient claires : cette véritable guerre civile survenue en France avait été une guerre de classes, ayant opposée la classe ouvrière de la capitale à la bourgeoisie gouvernée par monsieur Thiers. Cette vision marxiste a le mérite d’inclure les rapports entre les classes sociales dans la dialectique de la maîtrise-servitude mise en exergue par Hegel. Elle nous renvoie aussi à la dialectique capitalistique qui oppose les possédants, détenteurs des biens de production, et ceux qui produisent ces biens par leur force de travail, le plus souvent sous-évaluée, et cela, en dépit de la ”main invisible” d’Adam Smith. C’est ainsi que les riches deviennent de plus en plus riches et la plupart des pauvres, de plus en plus pauvres...


35 – Victor Hugo a donc imaginé la constitution ”d’Etats-Unis d’Europe” basée sur la liberté, l’égalité et la justice ai-je donc écrit dans ma précédente section. Maintenant, il convient donc (une nouvelle fois) de lui donner la parole.


Extraits du discours de Victor Hugo au Congrès de la Paix du 21 août 1849 :


« Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Petersburg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous continuerez la fraternité européenne (...) Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand Sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le Parlement est à l’Angleterre, ce que la Diète est à l’Allemagne, ce que l’assemblée législative est à la France (...) Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela pu être ! Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d’Amérique, les Etats-Unis d’Europe (c’est moi qui souligne) placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts(...).
Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensée nous encourage, ce n’est pas d’aujourd’hui que le genre humain est en marche dans cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l’Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire elle a dit aux peuples : Vous êtes libres. La France a fait le second pas, et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères !
 »


Extraits du discours prononcé par Victor Hugo le 24 février 1855 :


« Le continent serait un seul peuple ; les nationalités vivraient de leur vie propre dans la vie commune ; L’Italie appartiendrait à l’Italie, la Pologne appartiendrait à la Pologne, la Hongrie appartiendrait à la Hongrie, la France appartiendrait à l’Europe, l’Europe appartiendrait à l’Humanité (...) Le groupe européen n’étant plus qu’une nation, l’Allemagne serait à la France, la France serait à l’Italie ce qu’est aujourd’hui la Normandie à la Picardie et la Picardie à la Lorraine ; plus de guerre, par conséquent plus d’armée. (...) Plus de frontières, plus de douanes, plus d’octroi ; le libre-échange ; flux et reflux gigantesques de numéraires et de denrées, industrie et commerce vingtuplés (...) »


36 – Véritable hymne à la paix, ces admirables discours plaidèrent pour la concorde entre les peuples dont l’une des étapes essentielles, notamment en Europe, passe par son union politique et sociale. Malheureusement, si ces discours furent prémonitoires, précurseurs d’un processus à venir, il furent prononcés à une époque qui n’était pas encore prête pour en évaluer la nécessité. En effet, bientôt survint la guerre franco-prussienne de 1870. 44 ans plus tard, débuta la guerre de 1914-1918 avec ses souffrances et son nombre terrifiant de morts. Mais la coupe n’était pas encore assez pleine et, sans doute, les peuples n’avaient pas suffisamment: soufferts puisque le monde allait, une fois nouvelle, s’embraser en 1939 sous l’égide de la plus monstrueuse idéologie qui dévasta le monde : le nazisme. Durant ce conflit, toutes les valeurs humaines volèrent en éclats. La ”Carta magna,”, ” l’Habeas corpus”, le ”Bill of rights”, la ”Déclaration des droits de l’homme”, la démocratie, encore balbutiante, s’effacèrent devant le summum de la barbarie. Barbarie qui, ne l’oublions surtout pas (souvenons-nous de la tragédie du Rwanda), est toujours tapie dans l’ombre de l’humanité. Alors, faut-il désespérer de cette humanité qui n’aurait d’humain que le nom ? L’homme de Thomas Hobbes ne serait-il finalement ”qu’un loup pour l’homme” ? Ce que l’on nomme « le Bien » ne serait-il qu’un mythe évoqué par Platon ? Qui veut comprendre la grandeur d’un Victor Hugo doit inévitablement se poser ce genre de questions.


37 – Moins souvent cité que Victor Hugo, l’homme politique français, Aristide Briand, fut une figure importante de l’européisme des années 1920. Ardent pacifiste et universaliste (doctrine que l’on peut rapprocher du cosmopolitisme d’Emmanuel Kant), il fut partisan d’une réconciliation avec l’Allemagne ; position politique qui l’incita à signer les accords de Locarno (octobre 1925.)


Note : En signe de reconnaissance pour leur politique d’entente destinée à réconcilier la France et l’Allemagne au lendemain de leur terrible affrontement survenu entre 1914 et 1918, Aristide Briand et Gustav Stresemann (ministre allemand des affaires étrangères) reçurent conjointement le prix Nobel de la Paix le 10 décembre 1926.


C’est donc dans le cadre de son pacifisme et de son européisme qu’Aristide Briand prononça un célèbre discours, le 5 septembre 1929, à la tribune de la Société des Nations (SDN), sise à Genève. En voici un extrait significatif dans lequel il ne se référa pas aux ”Etats unis d’Europe” évoqués par Victor Hugo mais à une formulation plus allégée : ”lien fédéral” :


« (...) Je pense qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral (c’est moi qui souligne) ; ces peuples doivent avoir à tout instant la possibilité d’entrer en contact, de discuter leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d’établir entre eux un lien de solidarité, qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves, même les plus étendues. Evidemment, l’association agira surtout dans le domaine économique ; c’est la question la plus pressante. Je crois que l’on peut y obtenir des succès. Mais je suis sur aussi qu’au point de vue politique, au point de vue social, le lien fédéral, sans toucher à la souveraineté d’aucune des nations qui pourraient faire partie d’une telle association peut être bienfaisant (...) »


Note : Aristide Briand vient de déclarer que : « l’association (des pays européens) agira surtout dans le domaine économique. » De fait, en préfigurant les premières initiatives politiques ayant concrètement amorcées la construction européenne, cet avis s’est avéré prémonitoire. C’est ainsi que, le 16 avril 1948, fut instituée l’OECE (Organisation Européenne de Coopération Economique) afin de gérer l’aide financière apportée par le Plan Marshall, mis en place en 1947 par les Etats-Unis (revoir mon précédent article : l’Europe d’après guerre, notamment la section 36.) Véritable structure de coopération économique, cette organisation était chargée de promouvoir la coopération entre les pays ayant accepté le Plan Marshall et de favoriser les programmes nationaux de production afin de faciliter la reconstruction de l’Europe dévastée par la guerre. En réalité, en faisant prendre conscience aux gouvernements européens de l’interdépendance de leurs économies, l’OECE a ouvert la voie à une ère de coopération qui changea la face du continent. C’est en septembre 1961 que l’OECE a été remplacée par l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique.) A sa création, l’OCDE se composait des pays européens auxquels s’ajoutèrent les Etats-Unis et le Canada. Par la suite, d’autres pays ont rejoint l’organisation qui compte 37 pays, aujourd’hui.
Toujours dans le domaine de l’organisation économique de l’Europe, c’est en 1951 que 6 pays européens (Belgique, France, Italie, République fédérale d’Allemagne, Luxembourg et les Pays-Bas) signèrent le Traité de Paris qui institua la CECA ou : Communauté européenne du charbon et de l’acier. (Comme je ne souhaite pas empiéter sur mon prochain article, je ne développerais pas davantage ce sujet.)
Six ans plus tard, en 1957, les pays signataires du traité de Paris se réunirent à nouveau pour, cette fois ci, signer le traité de Rome. Ce nouveau traité fut un progrès considérable au niveau de la construction européenne. En effet, il promulgua la CEE (Communauté économique européenne) fondatrice du ”Marché commun.” En outre, il institua la PAC (Politique agricole commune) et, enfin, il créa la BEI (Banque européenne d’investissements.)
Je ne saurais mettre un terme à cette note sans évoquer le Benelux (Belgique, Pays-Bas et Luxembourg.) Héritière directe de l’Union économique Belgo-Luxembourgeoise fondée le 25 juillet 1921, cette association étatique fut signée en 1944, ratifiée en 1947 et appliquée le 1er janvier 1948. Elle institua une convention d’union douanière comportant la libre circulation des personnes, des biens et des services à l’intérieur des trois Etats signataires. Ces dispositions polico-juridiques ont préfiguré une grande part de la construction européenne et, notamment, l’instauration de ”l’Espace Schengen” (Convention signée en 1985 et appliquée en 1995.)
Ces quatre exemples : Benelux, OECE, traité de Paris et traité de Rome nous montrent que la préconisation d’Aristide Briand n’est pas restée lettre morte et que c’est bien le paramètre économique qui présida aux prémisses de la construction européenne. Par contre, l’union politique de l’Europe semble encore lointaine...


Bien qu’il ait suscité un immense enthousiasme dans les rangs de l’assemblée de Genève, le discours, prononcé par Aristide Briand le 5 septembre 1929, se heurta à des réticences politiques (notamment britanniques.) Ces défiances incitèrent les gouvernements européens à demander au gouvernement français à leur soumettre un mémorandum afin de préciser les points essentiels de cette esquisse de construction européenne.


38 – C’est donc le 17 mai 1930 que la France adressa aux 26 Etats européens membres de la Société des Nations un « mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne. » Ce texte fut le premier plan d’organisation d’union européenne jamais proposé officiellement par un gouvernement européen.


Note : Fondée à la suite du discours intitulé « Quatorze points » par le Président américain Woodrow Wilson, la Société des nations (SDN) fut la première organisation supranationale créée afin de garantir une paix durable d’autant plus nécessaire que le monde venait de subir le terrible conflit survenu entre 1914 et 1918. Assez paradoxalement, et bien qu’ils furent à l’origine de la création de la SDN (devenue effective le 10 janvier 1920) les Etats-Unis n’adhérèrent pas à cet organisme en raison de la décision du Sénat américain de refuser la ratification du traité de Versailles signé en 1919. Malheureusement, et notamment en raison de l’absence d’une structure militaire suffisamment dissuasive, la SDN fut loin d’atteindre ses objectifs. Entre autres défaillances, elle ne parvint pas à stopper la politique belliqueuse d’Hitler dont nous connaissons tous les terribles conséquences pour une grande partie du monde et, notamment, pour l’Europe. Irrémédiablement discréditée par ses échecs, la SDN fut dissoute le 20 avril 1946 et c’est l’ONU (Organisation des Nations Unies, fondée le 24 octobre 1945) qui poursuivra ce vieux rêve kantien ; ”la paix universelle.”


Le mémorandum adressé par la France le 17 mai 1930 aux 26 Etats membres de la SDN était un texte suffisamment imprécis pour ne pas heurter la susceptibilité des Etats concernés. On y trouvait, par exemple, des notions mêlant « fédération », « union », « association » ou encore « communauté européenne. » Toujours guidés par le souci de ne heurter personne, les rédacteurs de ce mémorandum préconisèrent le plus strict respect de la « souveraineté absolue et de la totale indépendance politique » des nations européennes. Bref ! Un texte quelque peu souverainiste ; notion si chère à nos eurosceptiques d’aujourd’hui ! Toutefois, ce texte envisageait, et de manière assez prophétique, l’établissement d’un « marché commun » qui verra effectivement le jour lors de la signature du traité de Rome précédemment évoqué. Malheureusement, ce texte, initié par Aristide Briand, se heurta à une conjoncture géopolitique défavorable dont la mort de son partenaire politique allemand, Gustav Stresemann, amorça le processus. En effet, ses successeurs durcirent la politique allemande notamment à l’égard de la France. En outre, la très violente crise boursière de Wall Street, survenue en 1929, altéra très sensiblement les rapports économiques internationaux provoquant un réflexe général de repli national. C’est pourquoi les 26 gouvernements européens émirent une série d’objections envers les dispositions politico-économiques proposées par le mémorandum. Toutefois, l’Assemblée de la SDN décida quand même de créer une très modeste « Commission d’étude pour l’Union européenne » chargée d’étudier les modalités et conditions d’une véritable coopération européenne. Tout naturellement, la présidence de cette commission fut confiée à Aristide Briand lequel, physiquement épuisé, ne fut pas en mesure d’assurer pleinement sa tâche. C’est donc dès 1932 que la commission cessa de se réunir mettant ainsi un terme au rêve européen d’Aristide Briand. Par contre, c’est grâce à cette première tentative d’unification européenne que la France fut considérée comme le principal moteur de la construction européenne, un rôle et un statut qu’elle retrouvera au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, le mémorandum Briand ne fut pas totalement oublié. En atteste, d’ailleurs, l’explicita allusion formulée par Robert Schuman lors de son célèbre discours du 9 mai 1950 : « En se faisant depuis plus de vingt ans le champion d’une Europe unie, la France (notamment celle de Victor Hugo et d’Aristide Briand) a toujours eu pour objet essentiel de servir la paix. »


Epilogue.


39 – Nous sommes parvenus au terme de cette réflexion sur quelques bases philosophiques et politiques ayant précédé la construction européenne. Que peut-on en penser ? En retenir ? En tout premier lieu, l’histoire nous montre que la construction européenne s’est imposée tant sur le plan de la sécurité de ce continent que sur celui des droits humains dont la Déclaration de Droits de l’Homme et du citoyen a défini le cadre en 1789. Les peuples européens devaient donc enfin s’unir afin de vivre en paix et dans le respect du bien commun. Evidemment, le chemin à suivre s’est avéré tortueux, semé d’embûches, car cet objectif impliquait nécessairement ”d’oublier” les affrontements de naguère et de renoncer (en partie, seulement) aux vieux réflexes ”étatico-nationalistes” qui enferment les peuples dans une redoutable prison. Mais, que les eurosceptiques se rassurent, au cœur de cette Europe nouvelle, les Français resteront français, les Allemands, allemands, les Italiens, italiens et il en sera ainsi pour tous les Etats européens. Rappelons, cependant, la dette que doit notre Europe (dont la construction juridique a débuté avec le traité de Paris, signé en 1951) aux philosophes, notamment du XVIIIème siècle, qui ont jeté les bases d’une réflexion nouvelle sur la condition humaine. Aujourd’hui, les Européens ne sont plus des sujets soumis aux caprices des monarques mais des citoyens libres protégés par des Etats de droit.


Note : Contrairement à ce que pourrait laisser penser la précédente phrase, l’Europe des vingt-sept (et non plus des vingt-huit, depuis la ”désertion” du Royaume-Uni, le 31 janvier 2020) compte six monarchies : Belgique, Danemark, Espagne, Luxembourg, Pays-Bas et Suède. Seulement, et contrairement aux monarchies absolues (dont celle de Louis XIV fut l’une des plus emblématiques), ces six monarchies survivantes du passé sont des monarchies constitutionnelles. Ce sont donc des monarchies démocratiques et parlementaires. Dans ce type d’organisation politique, le chef de l’Etat (la Reine ou le Roi) ne sont pas élus et n’assurent qu’un rôle protocolaire. Ils n’assument donc que des compétences politiques très limitées en fonction des constitutions de chacun des pays. Indépendamment de ces six monarchies, et, toutes héritières de la Révolution française de 1789, vingt et une républiques constituent la grande majorité des systèmes politiques de l’Union européenne. De la sorte, tous les Etats membres de cette Union sont reconnus comme démocratiques et, plus précisément, comme des démocraties représentatives.


40 – Historiquement, nous pouvons considérer comme précurseurs de ces systèmes politiques et démocratiques, le Bill of rights anglais (qui a limité les arbitraires monarchiques),  l’Habeas corpus (qui a garanti une justice équitable pour tous) et la Déclaration de Droits de l’Homme et du citoyen (qui a défini le cadre juridique devant être imposé aux Etats.) Etats qui, dès lors, sont tenus de respecter les droits de l’homme, devenus inaliénables. (Remarquons, toutefois, que certains y parviennent difficilement comme, par exemple, la Hongrie...)


41 – Aujourd’hui, des pays (la Turquie, entre autres,), souhaitent rejoindre l’Union européenne. Seulement, leur souhait ne peut suffire car, préalablement, ils doivent respecter un certain nombre de conditions attestant qu’ils partagent les valeurs de cette Union. Parmi celles-ci, ils doivent prouver que la stabilité de leurs institutions garantit la démocratie, la primauté du droit, les droits de l’homme, notamment, et le respect des minorités et leur protection. Ils doivent également prouver qu’ils disposent d’une économie de marché viable, capable de faire face aux contraintes économiques de l’Union. En résumé, ils doivent accepter les obligations induites par leur éventuelle adhésion et, surtout, souscrire aux objectifs de la politique, à la fois humaniste et économique, de l’Union européenne.


42 – Aujourd’hui, la construction européenne est loin d’être achevée. Peut-être parce qu’elle n’a pas encore osé franchir une étape essentielle ; opérer le passage du droit politique des nations à un droit cosmopolitique ou, si l’on préfère, transnational. Il s’agit donc de construire une res publica européenne qui ne concernerait plus les seuls Etats mais l’ensemble du continent. En d’autres termes, il faut concevoir un jus gentium européen ou, en d’autres termes, un droit européen des nations, pilier fondamental d’une démocratie transnationale. Bien qu’amorcé, ce processus est loi d’être parvenu à son terme mais, n’oubliez pas quand même, chère lectrice, cher lecteur que nous avons, tous, la chance de vivre dans des démocraties et, surtout en paix, dans cette Europe d’aujourd’hui et cela, en dépit de ses imperfections.

Nos ancêtres, eux, et notamment les plus humbles, n’ont pas eu cette chance...


Avec toute ma reconnaissance à Mademoiselle Béatrice Bouvier pour ses conseils éclairés et mes sincères remerciements à Monsieur Christian Duvielbourg qui gère ce site avec amitié et grand talent.


Patrick Perrin



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